UN DEPARDIEU
Gérard Depardieu fait partie de cette race d’acteurs, somme toute assez rares dans le cinéma français, qui portent si souvent sur leurs épaules les films qu’ils interprètent qu’on peut leur en attribuer la paternité et parler d’ « Un Depardieu », comme l’on dit un Bruce Lee ou un Stallone, même s’ils n’en sont la plupart du temps pas les auteurs officiels.
Dimanche soir passe sur France 2 Un pont entre deux rives, la « première réalisation de Depardieu » (1998), si l’on en croit Télérama (n°3047, 4 juin 2008, p.90). Il ne serait pas superflu que les journalistes de cet hebdomadaire révisent leurs fiches de temps en temps avant de rédiger leurs notices de présentation des films, ne serait-ce qu’en consultant le Guide du cinéma chez soi publié en 2002 par… Télérama (hors série réédité en 2005 et dont on nous a annoncé il y a peu, comme je l’indiquais ici, une troisième édition qui tarde à paraître). En l’occurrence, ils auraient pu y lire, page 936, que Depardieu avait déjà réalisé en 1984 Le Tartuffe, joué sous la direction de Jacques Lassale, avec François Périer, André Wilms et sa femme Elisabeth Depardieu. Or, ce film est peut-être l’une des meilleures "captations" de pièces de théâtre, comme on ne devrait pas dire en français, qu’il m'ait jamais été donné de voir. Il y a trop longtemps pour que je me rappelle exactement ce qui m’avait captivé, mais je ne saurais trop en conseiller la vision. Du reste, aussi bien le Guide du cinéma chez soi que Le Guide des films de Jean Tulard lui reconnaissent une interprétation originale et « subtile ». Depardieu la résumait ainsi : « Pour moi, ce prétendu hypocrite est surtout amoureux fou d’une femme […] Ni crapule, ni calculateur, Tartuffe est dépassé par ses émotions. »
La mise en scène m’avait également paru remarquable. Paul Bouniq-Mercier, dans le Guide Tulard, parle d’une « version austère et janséniste » de la pièce. Austère et janséniste ? Sous la plume d’un journaliste, a fortiori d’un critique de cinéma, l’utilisation de ces deux qualificatifs est presque redondante, tant toute chose qu’un journaliste considère comme austère se voit aussitôt qualifiée de janséniste. De même que la bibliothèque de Port-Royal s’efforce de recenser toutes les références farfelues au jansénisme dans la presse, serait bienvenu, à l’instar du Critiquons la caméra de Pierre Etaix, un petit recueil de citations de critiques de cinéma qualifiant de janséniste, presque immanquablement à tort et à travers, la mise en scène de tel ou tel cinéaste (à commencer par Bresson bien sûr, mais pas seulement). A contrario, il faudrait un jour que soient étudiés bien plus sérieusement les rapports entre cinéma et jansénisme. Notre ami Philippe d’Hugues serait tout désigné pour en traiter, par exemple dans l’une de ces délicieuses conférences qu’organisent l’association des Amis du musée de Port-Royal-des-Champs (les "Amis du dehors") et sa vaillante présidente Claudette Guillaume (bien plus que son secrétaire dilettante, moi-même).
Quoi qu’il en soit, avec son Tartuffe, Depardieu prouva qu’il pouvait être aussi un cinéaste. Vérifions dimanche soir ou en vidéo s’il confirma l’essai avec Un pont entre deux rives.
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