Mister Arkadin

Articles avec #critique - portraits

HENRI TROYAT, OUBLIÉ DU CINÉMA FRANÇAIS

12 Mars 2008, 12:01pm

Publié par Mister Arkadin

Henri-Troyat-jeune.jpgIl y a un an disparaissait Henri Troyat. Voici une nécrologie rédigée en avril 2007, suivie de deux critiques de cinéma publiés par Henri Troyat en 1946 et 1948.


Tendre-et-violente-Elisabeth.jpg

Henri Troyat figure-t-il parmi les oubliés de l’histoire du cinéma français ? Nous n’entendons pas par là toutes les personnalités qui ont un jour ou l’autre été en rapport avec le cinéma, même de très loin, parfois même sans s’y intéresser vraiment. Car, à ce compte, vu le degré d’imprégnation du cinéma dans la société française, pratiquement tout le bottin de la vie artistique et intellectuelle du XXème siècle s’y bousculerait. Non, nous l’entendons au sens que Claude Beylie et Philippe d’Hugues ont donné à l’expression d’ « oubliés du cinéma français » dans le livre qu’ils leur ont consacrés en 1999 (Editions du Cerf). Il s’agit de personnalités mineures de l’histoire du cinéma, délaissées par les grandes synthèses historiques, ou de personnalités tellement plus connues pour d’autres aspects de leur œuvre qu’on en oublie la part qu’y prit le cinéma, même si cette dernière ne fut pas négligeable.

Les-Oubli-s.jpg

Le cinéma n’ayant été évoqué par quasiment aucune des nombreuses nécrologies consacrées à Henri Troyat, né le 1er novembre 1911 à Moscou et mort le 2 mars dernier à Paris, la cause paraît entendue. Certes, quelques films ont été adaptés de ses romans (The White Mountain, par exemple, en 1955, d’après La Neige en deuil) ; certes, Troyat semble avoir lui-même collaboré, plus ou moins (difficile de statuer sur ce point), à l’écriture des scénarios et dialogues de quelques films (par exemple Le Château de la dernière chance [1946], Le Grand chef [1959], Tendre et violente Elisabeth [d’après son roman, 1960]). Mais, comparé à l’intense activité dont Troyat a fait preuve dans le domaine des Lettres, ce ne sont là que détails d’une carrière que presque rien ne relie donc au cinéma. Pas de quoi s’étonner par conséquent qu’une partie aussi mineure de son œuvre ait été passée sous silence et que même de fins limiers comme Claude Beylie et Philippe d’Hugues ne lui aient pas consacré de chapitre.

Le-Ch-teau-de-la-derni-re-chance.jpg

Cependant, dans leur avant-propos, Beylie et Hugues soulignaient que leur choix avait forcément été restreint et que bien des pans de l’histoire du cinéma français pourraient être éclairés par l’évocation d’autres oubliés du cinéma. Ils mentionnaient notamment Jean Benoit-Lévy, cinéaste dont le nom n’est pas inconnu des connaisseurs (1), mais dont les films sont très peu diffusés désormais et les écrits assez rares (Les Grandes missions du cinéma, livre publié à la Libération, vaut pourtant le détour). On retrouve Benoit-Lévy dans le chapitre consacré à Robert Lynen, le jeune acteur du Poil de carotte de Julien Duvivier (1932), dont la carrière fut interrompue par son exécution sous l’Occupation pour faits de Résistance (2). Philippe d’Hugues y rappelait que le dernier long métrage de Jean Benoit-Lévy, Feu de paille, sorti en mai 1940, était adapté de l’un des premiers romans de Henri Troyat, Grandeur nature (Plon, 1936). Or, Robert Brasillach, dans sa chronique littéraire du quotidien L’Action française (12 novembre 1936), avait fait jouer sa mémoire de critique et d’historien du cinéma pour faire le rapprochement entre le thème de Grandeur nature et l’histoire de Robert Lynen. Henri Troyat se serait inspiré du suicide du père de l’acteur, auquel la presse populaire avait donné un assez large écho. « M. Robert Lynen, le père du jeune artiste de cinéma qui joua "Poil de carotte" se tue en se jetant par la fenêtre – c’est la gêne qui le poussa à cet acte de désespoir », titra ainsi Le Petit parisien (27 mai 1935). Parmi les motifs qui furent invoqués pour tenter d’expliquer ce geste, Troyat ne retint pas le désespoir qu’aurait ressenti le père de Robert Lynen de n’avoir pu faire fructifier suffisamment le succès de son fils, dont la carrière connaissait un creux au milieu des années 1930. S’éloignant délibérément de l’histoire de Lynen, auquel il n’est pas fait explicitement référence dans Grandeur nature, Troyat préféra se concentrer sur le dépit que peut connaître un père exerçant une activité artistique (peintre pour Lynen) quand son fils réussit bien mieux que lui, qui plus est dans le même métier (acteur dans le roman). Il décrit le désarroi d’un père dont le prestige est éclipsé aux yeux de sa femme par la gloire naissante de son fils. Délaissé, courant le cachet et les emplois secondaires (dans la figuration et doublage notamment), alors que, parallèlement, son fils devient une vedette, le père en est réduit a accepter une tournée médiocre en province pour échapper tant bien que mal à son sentiment de déclassement. Le film de Benoit-Lévy, passablement oublié malgré une distribution attrayante (Lucien Baroux, Jean Fuller, Orane Demazis, Aimos, Jeanne Fusier-Gir), semble respecter assez fidèlement la trame du livre, à quelques détails près. La détresse du père y est ainsi rendue plus symbolique encore par le fait qu’il finit par entrer à la Comédie-Française « … mais comme souffleur d’une tournée pour y donner à d’autres les répliques de ses rôles favoris » : « Son ressentiment ne cessera qu’avec l’échec de son fils qui aura manqué un film », d’après le critique de La Liberté (2 mai 1940). Ce dernier soulignait aussi que « le public a toujours eu un goût marqué par l’envers du décor. » Or, même si le cinéma est loin d’être absent de la littérature de l’époque, Brasillach s’étonnait que le roman de Troyat fût « la première œuvre de valeur » à se situer presque entièrement dans le monde du cinéma et du théâtre. Pourtant, cet « univers aussi curieux et aussi riche » fascinait déjà depuis longtemps le public, comme en témoignent les nombreux reportages des années vingt et trente sur Hollywood, qui comportent presque tous une description de la foule des postulants au vedettariat, ou à défaut à la figuration, qui se pressaient aux portes des studios. Troyat réussit également à traiter adroitement, en se concentrant sur le personnage de l’acteur raté, proche de « la fin du jour », de la rivalité entre théâtre et cinéma.

Osons une hypothèse : Troyat parvint à écrire un roman essentiel sur le cinéma français de l’entre-deux guerres parce que la vie par procuration et la "rivalité mimétique", sujets éminemment cinématographiques, étaient justement deux des thèmes privilégiés de son propre univers. Il les développa dans L’Araigne (Plon, 1938), dans lequel le personnage principal vit à la fois reclus sur lui-même et dans la constante volonté de maîtriser la vie de son entourage, dans une "volonté de puissance" sur les autres qui se retournera contre lui. La lecture du roman qui valut le Goncourt à Troyat confirme que ce dernier ne saurait décidément être réduit à l’auteur de grandes biographies et de romans historiques, genres auxquels il est un peu abusivement identifié. Il fut aussi un bon artisan du roman psychologique, sinon subtil, du moins habile, dans la veine d’un Jean-Paul Sartre. Nous pourrions tout aussi bien écrire : « dans la veine de l’époque », à laquelle appartenait également Jean-Paul Sartre. Ce rapprochement n’est pas fortuit, tant L’Araigne fait penser à La Nausée, presque constamment (Brasillach, déjà, avait comparé les deux auteurs, à l’avantage de Troyat, dans sa chronique de L’Action française du 17 novembre 1938), et particulièrement dans le passage suivant : « Le premier qui l’accoste est le bienvenu. C’est de propos arrêté qu’elle refuse de le voir dans sa laideur et dans son mensonge. Elle veut aimer, vite, n’importe qui, pour n’importe quoi, mais que ce soit de toutes ses forces. Le monde est grotesque, puant, méchant jusqu’à la nausée. N’est-il pas affreux de penser qu’après une longue visite d’un ami, d’une maîtresse, il faut tout de même ouvrir la fenêtre parce que la chambre sent mauvais ? Mais nul ne le remarque et n’en souffre. Il y a chez les hommes, chez les femmes, une immonde complaisance pour ce qu’ils ne peuvent éviter. Les odeurs, les besoins physiques, les maladies, ne tuent pas le sentiment. On ferme les yeux. L’expression est commode. Tout le monde fermait les yeux, autour de lui. Il avait l’impression, parfois, qu’on ne l’avait pas endormi pour subir l’interminable opération de la vie. Une anesthésie soigneuse émoussait les douleurs des autres. Lui seul était éveillé, lucide, les chairs et l’esprit à vif. Le moindre attouchement le faisait hurler. Oui, ce qui lui manquait pour accepter l’existence, c’était ce narcotique précieux dont ses "semblables" étaient saouls comme des brutes. Et ce narcotique était l’amour. L’amour seul pouvait provoquer leur soumission à toutes les hideurs, leur sommeil artificiel au centre du monde. » (L’Araigne, Le Livre de poche, 1967, p.201).

Aux « oubliés du cinéma » qui firent des films, Claude Beylie et Philippe d’Hugues n’adjoignirent pas, dans le livre cité plus haut, les « oubliés du cinéma » qui en parlèrent, bien qu’ils aient consacré de nombreux autres écrits aux critiques de cinéma, notamment ceux que l’histoire officielle de la critique, très parcellaire, a jeté aux oubliettes. Parmi ceux-ci, nous n’aurions pas non plus tiré Henri Troyat de l’oubli si une assez importante collection de La Bataille – Politique et Littéraire ne nous avait pas été donné récemment (3). Nous savions bien qu’une nouvelle génération de critiques avaient émergé dans l’effervescence de la Libération, que de nouveaux venus (Alexandre Astruc, Jean-José Marchand, Edgar Morin, Jean-Charles Tacchella, etc.), qui se firent ensuite un nom dans le cinéma ou dans d’autres domaines, avaient rejoint les critiques rescapés de l’Occupation, les anciens, restés actifs pendant la guerre (Charles Ford, René Jeanne, Nino Frank, Roger Régent) ou non (Georges Charensol et Jean Vidal, par exemple), ainsi que les nouveaux (entre autres François Chalais et France Roche). Nous nous doutions que les nouveaux journaux furent si nombreux que certains recrutèrent forcément des novices en critique de cinéma. Mais nous ignorions que, parmi eux, figurait Henri Troyat. Or, il fut le titulaire de la rubrique cinématographique de La Bataille pendant au moins deux ans, de manière assidue et assez originale. Les articles de Troyat contribuaient à la bonne tenue de « l’hebdomadaire de Paris » gaulliste dirigé par François Quilici, qui compta de très bons collaborateurs aussi bien en littérature (Jacques Perret notamment) que dans les domaines culturels, réguliers (Henri Sauguet pour la musique, Denis Marion puis Thierry Maulnier pour le théâtre, Max Favalleli pour les portraits d’acteurs) ou intermittents (Serge Veber, Françoise Giroud, Hugues Panassié sur le jazz), ainsi que d’excellents dessinateurs (Dubout, surtout, et Bib pour accompagner la rubrique de Troyat) et une courriériste du cœur épatante, dont se furent peut-être les dernières apparitions publiques (« Marguerite Moreno écoute vos confidences », du 2 juin au 7 juillet 1948 ; nécrologie signée Bernard Zimmer le 21 juillet).

Marguerite-Moreno.jpg

S’il ne fallait retenir qu’une seule qualité du Troyat critique de cinéma, ce serait une subjectivité nettement affirmée, qui donne à sa chronique une allure de journal d’un cinéphile. Plus que les avis d’un expert, Troyat donne des impressions écrites à la première personne du singulier. Il commence très souvent par indiquer qu’elles étaient ses a priori, ce qu’il attendait d’un film après la découverte de son titre et de l’affiche, de la publicité et de la distribution annoncée, du genre du film et de son histoire. Il compare son "horizon d’attente" avec sa perception du film lors de la projection. Très peu souvent satisfait par les films dont il est chargé de rendre compte (4), il les traite fréquemment avec ironie et se permet même parfois de suggérer comment il aurait fallu les traiter ou les réécrire pour les rendre plus attrayants. « Je rêve à un tout autre spectacle, illustrant un thème identique. », écrit-il ainsi le 14 juillet 1948 à propos de Honni soit qui mal y pense. Le romancier pointe ici le bout du nez, et l’on en vient à regretter qu’il ne se soit pas plus souvent mué en scénariste. A peu près dépourvu de l’auteurisme qui sévira ensuite (Troyat parle ainsi, sans mentionner Mankiewicz des « réalisateurs » de Mme Muir !), ses chroniques gardent ainsi un intérêt et une fraîcheur que l’on serait bien en peine de retrouver chez beaucoup d’autres critiques, d’hier comme d’aujourd’hui. Il serait dès lors bienvenu qu’un éditeur audacieux ait l’idée de reprendre une partie de ses critiques en volume afin que Henri Troyat ne soit plus l’un des plus illustres "oubliés du cinéma français".


Notes :

(1) Ne serait-ce que parce que ce patronyme était également porté par son oncle, Edmond, dont Jean-Jacques Meusy a rappelé l’importance (« Qui était Edmond Benoit-Lévy ? », dans Les Vingt premières années du cinéma français, dir. Jean A. Gili / Michel Lagny / Michel Marie / Vincent Pinel, Sorbonne Nouvelle / AFRHC, 1995, p.115-143). Sur Jean Benoit-Lévy lui-même, lire : Vignaux (Valérie), Jean Benoit-Lévy ou le corps comme utopie. Une histoire du cinéma éducateur dans l’entre-deux-guerres en France, Association française de recherche sur l’histoire du cinéma, 2007. Et consulter le site http://www.jeanbenoitlevy.net/

(2) Pour plus de détails, lire l’enquête parue depuis : Charles (François), Vie et mort de Poil de Carotte. Robert Lynen acteur et résistant 1920-1944, Strasbourg, Éditions La Nuée Bleue / DNA, 2002, 222 p.

(3) J’adresse mes plus vifs remerciements au généreux donateur, l’écrivain et journaliste Jean-Paul Angelelli.

(4) Il est à cet égard dommage que Troyat n’ait, à notre connaissance, pas débuté dans la critique avant-guerre, le cinéma des années quarante lui semblant souvent bien plus fondé sur des effets appuyés, bien plus démonstratif que celui des années trente, de même que ses acteurs. Ainsi écrit-il sur Claude Jarman, à propos de Jody et le Faon : « Il joue, il charge, il appuie, il grimace. Et tandis qu’il se dépense et se détruit de la sorte, on songe avec tristesse à l’extraordinaire création de Robert Lynen dans Poil de Carotte » (29 janvier 1949).


Illustration : portrait de Henri Troyat paru dans Gringoire le 29 décembre 1938.


Deux articles du critique de cinéma Henri Troyat

La Bataille, 10 mars 1948, p.6 : La Dame d’onze heures
La-Dame-d-onze-heures.jpg

Je m’apprêtais à voir un film policier du modèle courant, avec deux ou trois cadavres, une poursuite en auto, un détective à feutre mou et un assassin nimbé de circonstances atténuantes. Mais l’affiche portait ce sous-titre : « Le record du mystère » et j’eus le tort de ne pas lui prêter une suffisante attention. Elle ne mentait pas, l’affiche. Elle était même au-dessous de la vérité. L’œuvre de M. Jean Devaivre se révéla bourrée de mystère jusqu’à la gueule. Serrés côté à côté, comprimées dans un espace réduit, toutes les sortes d’énigmes se trouvaient représentées dans La Dame d’onze heures. On n’en avait pas oublié une seule. On les avait classées par taille, par espèce, par prix. L’ensemble faisait penser à la mallette d’échantillons d’un placier en sensations fortes.

Dès le début de la projection, pour affirmer le caractère original et terrifiant de son entreprise, M. Devaivre nous présenta pêle-mêle des ampoules aux liquides troubles, des masques grimaçants, des marionnettes balancées au bout de leur fil et la main crochue, osseuse, diabolique du montreur. Cette entrée en matière, dans le plus pur style des épisodiques de 1920, était visiblement destinée à préparer les nerfs du public. Pour ma part, j’eus plutôt envie de rire. Mais je n’étais pas seul dans la salle et me retins.

La suite dépassa tout ce qu’on pouvait craindre. Accablant de sa haine la famille de l’infortuné Pierre Renoir, un correspondant anonyme déversait sur la maison une pluie de lettres menaçantes et sibyllines. Les gens mouraient comme des mouches sans qu’il fût possible de déceler les causes exactes de leur décès. Et Paul Meurisse, détective par amour, arrivait, au prix de mille prouesses, à sauver de cette hécatombe la jeune fille chaste et pure dont il convoitait la main.

Pendant près d’une heure et demie, nous vécûmes ainsi dans un drame constamment renouvelé et rarement vraisemblable. Chaque fois qu’une porte s’ouvrait sur l’écran, je m’attendais à voir paraître dans l’embrasure la silhouette oblique d’un assassin. Lorsqu’un personnage tournait le commutateur en pénétrant dans une chambre, je me disais : « Il y a sûrement un mort ou deux sous le lit. » Il suffisait qu’une fenêtre fût entrebâillée pour que je redoutasse les développements mortels de cette imprévoyance. Si deux amis se serraient la main, je me demandais lequel des deux allait tuer l’autre. Les mots de : « Bonjour, comment allez-vous ? » devenaient une menace à peine déguisée. Et quand quelqu’un s’asseyait sur une chaise, je n’étais pas tranquille pour lui, car les meubles les plus inoffensifs, entre les mains de M. Devaivre, peuvent devenir des engins de destruction.

Je dois dire que les acteurs prenaient très courageusement leur parti de ces inconvénients quotidiens. Je n’ai jamais vu manier le revolver avec plus de désinvolture que par les protagonistes de cette sombre histoire. Le revolver faisait partie de leur toilette, comme la pochette ou le trousseau de clefs. On ne sortait pas sans son revolver : c’était une règle de bienséance en même temps qu’une précaution. A la longue d’ailleurs, les coups de feu ne troublaient plus personne. Ça pétait dans tous les coins. Pour un oui, pour un non, les balles pleuvaient. Et les héros passaient entre les gouttes.

Pour renouveler l’intérêt, M. Devaivre eut recours à d’autres stratagèmes. Nous eûmes la bombe à retardement, enveloppée dans un papier banal ; le poison microbien, dont l’écran nous révéla soudain le grouillement barbu et innombrable ; le médaillon à la pointe vénéneuse qui vous pique la main lorsque vous l’ouvrez et vous transforme instantanément en cadavre ; le petit chat victime de sa curiosité ; le juge d’instruction moustachu et idiot ; l’illusionniste qui lit dans les pensées et fait fleurir des boules entre ses doigts ; la visite au cimetière avec tombes fraîchement creusées et fossoyeur fruste et mélancolique ; la maison de fous avec camisoles de force et ricanements hystériques des pensionnaires ; le suicide en auto… J’en passe et des meilleurs !

A l’heure où j’écris ces lignes, je me demande encore comment M. Devaivre a pu faire tenir tant de « clous dramatiques » dans les limites forcément restreintes de son scénario. Sa virtuosité est comparable à celle des architectes de wagons-lits. Sans perdre un pouce de terrain, ces messieurs savent utiliser un placard pour y disposer deux couchettes, un lavabo, des commutateurs, des cintres. On ne peut faire un geste sans se cogner le coude ou le genou. Mais on a tout sous la main. Dans La Dame d’onze heures, nous avons, indiscutablement, tout sous la main. Cependant, rien n’est utile. Nous ne sommes pas émus un seul instant par ce festival de poisons et de revolvers. Nous suivons d’un œil froid les évolutions de ce ballet de victimes et d’assassins, ponctué de coups de feu, de coups de poing et coups de gueule. M. Devaivre a voulu trop bien faire. Il a passé la mesure. Or un film policier ne touche les spectateurs que pour autant qu’il sonne vrai. Ce n’est pas le nombre de morts qui importe, mais, si j’ose dire, la qualité humaine de leur exécution. Si nous ne croyons pas aux personnages, leur agitation sur l’écran nous laissera insensibles. Un simple fait divers, bien monté, bien photographié, portera mieux sur le public que ce feu d’artifice macabre, combiné selon les plus vieilles recettes du cinéma.

Pour animer ce film, qui se présente comme une récapitulation de tous les poncifs du genre, M. Devaivre a convoqué le ban et l’arrière-ban de tous les acteurs français. Rarement distribution plus éclatante fut mise au service d’une plus pauvre cause. Aux côtés de Paul Meurisse, de Jean Tissier, de Micheline Francey, de Junie Astor et de Pierre Renoir. Debucourt accepte de dire trois mots. Gilbert Gil se contente d’un rôle secondaire. A-t-on besoin d’un concierge d’hôtel ? on fait venir Palau. Pour camper la silhouette d’un jardinier, on dérange Sinoël. Cette grosse dame qui sanglote sur sa péniche sera Mady Berry. Devant cette débauche de comédiens célèbres employés à des tâches infimes, on s’étonne de ne pas voir Pierre Fresnay dans le rôle muet d’un balayeur de rues ou Edwige Feuillère mêlée à la troupe compacte des figurants. Mais peut-être se trouvaient-ils réellement dans le film et ne les ai-je point vus. Il y avait tant de monde sur cette barque en perdition !


La Bataille, 15 janvier 1946, p.5 : « Un film vu par Henri Troyat. Dans "Duel au soleil" c’est le bon goût qui est tué »

Duel-au-soleil.jpg

Le vieux sénateur, à l’œil de poule courroucée, au sourcil hirsute, à la moustache tombante, régnait dans son fauteuil de paralytique, sur le plus vaste ranch du Texas. Hommes et bêtes tremblaient devant sa loi. Sa femme se liquéfiait en sa présence. Et, de tous les être vivants, seuls ses deux fils trouvaient grâce devant ses yeux. L’un, Jesse, était un grand garçon, blond et bon, rose et cultivé ; l’autre, Lewt, brun, basané, cynique, cruel, querelleur.

Les deux frères ne s’aimaient pas, mais auraient continué à vivre pacifiquement, côte à côte, si une jeune orpheline, recueillie par leur mère, n’était venue s’installer au ranch. Elle s’appelait Pearl et avait du sang indien dans les veines. Belle, souple, le cheveu noir, le sein agressif, la croupe éloquente, la lèvre comestible, ses moindres gestes semblaient commandés par l’amour. Son œil s’allongeait, glissait, faisait roue libre. Son visage, mystérieusement traité par le technicolor, était, selon les jours et les sentiments, tantôt orange vif, tantôt jaune citron, tantôt roux limace et tantôt pain d’épice. Il émanait de toute sa peau une radiation aphrodisiaque qui provoquait des ravages dans les cerveaux masculins. L’honnête Jesse et le crapuleux Lewt éprouvèrent, chacun pour son compte, les effets de cet enchantement. Mais Jesse prodigua à la métisse des paroles tendres et dignes qui firent monter les larmes à ses paupières, et Lewt, plus pratique, déchira sa bouche d’un baiser volumineux et goulu.

Cependant, des événements d’une extrême importance se déroulaient aux frontières du ranch. Le gouvernement des États-Unis avait résolu de pousser une ligne de chemin de fer à travers les territoires du sénateur. Le sénateur voulut s’y opposer par la force. Alors, Jesse, qui était pour le progrès, se rangea aux côtés des troupes gouvernementales. A la vue de la bannière étoilée, le père versa une larme et renonça pathétiquement à défendre l’inviolabilité de son sol. Mais, pour punir son fils de lui avoir tenu tête, il le traita de renégat et le chassa.

Jesse parti, Pearl sombra dans la luxure et le désespoir. Elle regrettait Jesse. Mais elle ne pouvait se passer de Lewt. Vêtue de robes toujours plus légères, plus collantes, plus transparentes, elle s’adonnait à « l’amour-vache » avec toute l’ardeur de son sang. Ce n’étaient que baisers aspirants, morsures délicieuses, coups d’ongles parallèles, gifles étourdissantes, extases humides, baignades impudiques et cris rauques au soleil couchant. Lorsqu’elle apprit que Jesse avait obtenu une situation considérable dans les chemins de fer et songeait à se marier, elle voulut se marier à son tour. Lewt, ensorcelé par ses manières de goule, lui promit, en effet, de l’épouser. Mais, le soir même, devant le mécontentement de son père, il révisa son jugement et rompit ses fiançailles. Folle de rage, Pearl se lance à la tête du premier venu : le régisseur du ranch lui proposa d’être sa femme. Elle accepta, bien que l’homme lui fût indifférent de la tête aux pieds. Et Lewt, hors de lui, tua le prétendant. Après quoi, il se présenta, de nuit, chez l’infortunée jeune femme. Pearl, la bave aux lèvres et le croupion palpitant, sortit un pistolet automatique et le braqua, tout net, sur l’assassin. Négligeant cette menace, Lewt s’avançait pas à pas vers la métisse. En fin de compte, cédant à l’incendie qui lui dévorait les entrailles, elle lâcha son arme, fit un hurlement de chienne et croula d’une seule masse dans les bras de son fol amant. « Je te déteste, je te hais. Tu mérites la mort », criait-elle. Et, entre deux injures, elle lui avalait la moitié du visage dans un baiser vorace. Mais la police recherchait le misérable. Après avoir goûté aux caresses démoniaques de la jeune femme, il s’enfuit en lui promettant de la revoir bientôt.

Sur ces entrefaites, la mère mourut et le bon fils proposa à Pearl de venir habiter chez sa fiancée. Mal lui en prit, car Lewt, averti de cette circonstance et n’écoutant que la voix de la jalousie, quitta sa retraite, se rendit en ville et déchargea un pistolet contre la poitrine de son frère. Heureusement, Jesse, qui avait une santé robuste, guérit de ses blessures. Quant à Pearl, outrée par les procédés de son amant, elle sella un cheval et partit à sa recherche, avec l’intention de le massacrer. Elle chevaucha longtemps dans la clarté d’un soleil couchant rouge cerise. Enfin, elle atteignit le repaire rocailleux où se cachait Lewt. Dès qu’elle le vit, très loin encore, elle épaula son fusil et tira. Il s’écroula en jurant : « Garce, je suis touché. » Puis, ramassant ses dernières forces, il brandit un revolver et le déchargea, à trois cents pas. « Tu m’as tuée, monstre », glapit la jeune femme, le ventre troué. Elle fit feu encore cependant, et il lui répondit, du tac au tac. Bientôt il furent percés tous deux comme des écumoires. Inondés de sueur et de coulis de tomates, ils se tortillaient à une grande distance l’un de l’autre, sur la pierraille. Sûrs de mourir chacun de son côté, ils ne songeaient plus qu’à se rejoindre, car ils ne s’étaient jamais tant désirés.

La légende raconte qu’une fleur mystérieuse poussa à l’endroit même où furent retrouver leurs corps : une fleur pâle, aux pétales tourmentés, que les indigènes n’avaient encore jamais vue. Pour moi, j’ai tout de suite reconnu en elle la fleur blanchâtre du navet.

--
« Comme une parodie »

Ce film tragique, bruyant, coloré, violent, est incontestablement l’un des plus drôles qu’il m’ait été donné de voir sur les écrans parisiens. On dirait une parodie magistrale des grandes productions américaines, une apothéose sensationnelle du mauvais goût hollywoodien. Le sujet, les acteurs, les couleurs, évidemment choisis pour nous émouvoir, concourent, en fait, à nous égayer. Les sanglots hystériques de Jennifer Jones (ex-Bernadette Soubirous) et son travail du buste et de l’arrière-train méritent, à eux seuls, le dérangement. Les sottises du texte, les effets comiques du doublage sont un régal pour les amateurs. Quant aux nuances de la pellicule, elles dépassent en fausseté et en prétention tout ce qui a été tenté jusqu’à ce jour. L’horizon est continuellement rouge vif ou jaune citrouille et les visages sont souvent bleus. Je recommande particulièrement le passage où le vieux sénateur, qui baigne tout entier dans la clarté sang de bœuf du soleil, déclare d’un petit air méfiant : « Il y a d’étranges lueurs dans le ciel. » Et les débauches de peinture vermillon sur les habits et sur les mains des deux amants qui s’entretuent ! Si seulement ce Duel au soleil avait pu être un duel à l’ombre ! Mais King Vidor ne nous aura rien épargné. Ajoutons, pour être juste, que les chevaux et les vaches du film jouent leur partie avec une louable conviction.

Voir les commentaires

BARDÈCHE / BRASILLACH / BIFI

4 Février 2008, 18:03pm

Publié par Mister Arkadin

La Bibliothèque du film, dite "BiFi", qui a rouvert ses portes récemment à Bercy (au sein de la Cinémathèque française, Paris, XIIe ; http://www.bifi.fr) a mis en ligne en septembre 2005 un « répertoire des auteurs - critiques, historiens et théoriciens du cinéma ». Sont reproduites ci-dessous les fiches sur Maurice Bardèche et sur Robert Brasillach.

 

Cin-ma---I---poche0001.jpgL’importance de leur Histoire du cinéma y est assez honnêtement soulignée. Il est du reste déjà remarquable que Bardèche et Brasillach figurent parmi les soixante-huit auteurs retenus, ce répertoire comportant par ailleurs de grosses lacunes (aucune fiche sur Émile Vuillermoz et Louis Delluc, fondateurs de la critique de cinéma en France, ou sur François Vinneuil et René Barjavel, deux critiques de cinéma ayant écrit, comme Bardèche et Brasillach, dans Je suis partout). Il est également précieux que soient indiquées les cotes des livres disponibles à la BiFi. D’ailleurs, celle-ci ne rend pas ici entièrement justice à la richesse de ses collections puisque est oubliée l'édition américaine de l'Histoire du cinéma de Bardèche / Brasillach (traduction de l’alter ego américaine de Henri Langlois, la fameuse Iris Barry (1)), absente du catalogue en ligne, mais présente en libre accès dans les rayons de la bibliothèque*.

 

En revanche, quelques œillères amènent les rédacteurs (anonymes) de ce « répertoire » à regretter l’absence de dimension théorique du B/B, tout en ignorant sa dimension éminemment littéraire. Un jugement d’ordre idéologique est évidemment de rigueur, la traque des idées "conservatrices" étant encore plus marquée dans la notice consacrée à Charles Ford. Il y a quelque ironie à constater une nouvelle fois que l’ouverture d’esprit de personnages douteux ne peut qu’être suspecte aux yeux des Vigilants : « Certains commentateurs ont noté avec étonnement l'éloge des films soviétiques contenu dans l'ouvrage [de Bardèche/Brasillach], mais il s'agit en fait de l'admiration pour un art asservi à une finalité de propagande qui resta sans doute l'ambition véritable que les deux auteurs destinaient au cinéma. » On appréciera le « sans doute » ! A contrario, si « une certaine rigidité idéologique » est reprochée à Georges Sadoul dans la notice consacrée au grand historien et critique officielle du PCF, c’est pour le féliciter d’avoir fait preuve d’une « certaine lucidité qui lui fit réviser, à des années d’intervalles, quelques-uns de ses jugements ». Ce n’est certes pas à Brasillach que l’on pourrait reconnaître la capacité d’avoir eu beaucoup de temps pour réviser ses jugements…

 

On remarquera encore la qualification d’ « antisémite sans nuance » à propos de Brasillach. Un antisémitisme avec nuances serait-il de meilleure aloi ? Et si Brasillach était « sans nuance » à ce sujet, comment devrait-on qualifier l’antisémitisme d’un Rebatet ou d’un Céline ? Assurément, il fallait charger celui que la BiFi pense être « le seul écrivain fusillé à la Libération »…

 

 
Maurice Bardèche
 

Identité :
Date de naissance : 10 octobre 1908
Lieu de naissance : Dun-sur-Auron (Cher, France)
Date de décès : 30 juillet 1998
Lieu de décès : Canet Plage (Pyrénées orientales, France)
Formation et carrière :
Moins investi que Brasillach dans la collaboration, Maurice Bardèche prit néanmoins en charge la défense de son beau-frère après la guerre et œuvra à sa réhabilitation en dirigeant l'édition de ses œuvres complètes. Historien de la littérature reconnu, il fut également un propagateur des thèses révisionnistes et l'un des principaux idéologues de l'extrême droite française et européenne après-guerre.
Trajectoire scientifique :
Maurice Bardèche et Robert Brasillach sont les auteurs d'une vaste Histoire du cinéma universelle dont l'édition initiale fut publiée en 1935 et plusieurs fois rééditée depuis. Cette première grande synthèse du genre en français se distingue par le grand éclectisme de goûts de ses auteurs qui déclarent leur enthousiasme pour Méliès, les mélodrames muets italiens ou les westerns, Griffith, Buster Keaton ou Cocteau. Suivant une présentation chronologique, les deux auteurs proposent une succession de jugements de valeur plutôt qu'une Histoire au sens scientifique du terme. Le passage du muet au parlant, décrit comme une perte de l'essence visuelle du cinéma, constitue la seule véritable prise de position théorique de cette Histoire du cinéma. La première réédition de l'ouvrage, effectuée pendant l'Occupation, comporte de nombreux passages antisémites et un éloge de la politique culturelle de Goebbels qui furent supprimés par Bardèche lorsqu'il prit en charge les corrections et les différentes mises à jour après le second conflit mondial. Certains commentateurs ont noté avec étonnement l'éloge des films soviétiques contenu dans l'ouvrage, mais il s'agit en fait de l'admiration pour un art asservi à une finalité de propagande qui resta sans doute l'ambition véritable que les deux auteurs destinaient au cinéma.
Autres activités :
Dans ses travaux d'Histoire littéraire, Maurice Bardèche se spécialisa dans de vastes monographies consacrées à de grands écrivains (Balzac, Proust, Céline, etc.).
Bibliographie :
-
Ouvrages (cinéma) :
Histoire-du-cin-ma---1948.jpgHistoire du cinéma, Paris, Denoël et Steele, 1935, 416 p. - cote bifi : RES 314
Histoire du cinéma, Paris, Denoël, 1943, 419 p. - cote bifi : 10 BAR h
Histoire du cinéma, Paris, A. Martel, 1948, 572 p. - cote bifi : 10 BAR h
Histoire du cinéma, T. 1 Le Cinéma muet, Paris, A. Martel, 1953, 2 vol. - cote bifi : RES 740
Histoire du cinéma, T. 2 Le Cinéma parlant, Paris, A. Martel, 1954, 442 p. cote bifi : RES 741
Histoire du cinéma, Paris, Le Livre de Poche, 1964-1965, 2 vol.
- Autres ouvrages (2) :
Balzac romancier, Paris, Pion, 1950, 391 p.
Marcel Proust romancier, Paris, Les Sept Couleurs, 1971, 440 p.
L'Œuvre de Flaubert, Paris, Les Sept Couleurs, 1974, 424 p.
Stendhal romancier, Paris,
La Table ronde, 1977, 473 p.
Louis-Ferdinand Céline , Paris,
La Table ronde, 1986, 367 p.
Léon Bloy, Paris,
La Table ronde, 1989, 411 p.


 

 
Robert Brasillach
 

Identité :
Date de naissance : 31 mars 1909
Lieu de naissance : Perpignan (Pyrénées-Orientales, France)
Date de décès : 16 février 1945 [sic]
Lieu de décès : Montrouge (Hauts-de-Seine, France)
Formation et carrière :
Robert Brasillach, normalien, romancier, journaliste d'extrême droite (L'Action française, Je suis partout), puis collaborateur et antisémite sans nuances pendant l'Occupation, il fut le seul écrivain fusillé à la Libération.
Trajectoire scientifique : même texte que pour Maurice Bardèche.
Autres activités :
Outre ses activités de critique littéraire et polémiste, Brasillach
Como-O-Tempo-Passa.gif écrivit des essais (sur Virgile, Corneille) et plusieurs romans (L'Enfant de la nuit, Comme le temps passe, etc.).
Bibliographie :
-
Ouvrages (cinéma) : mêmes six volumes de L’Histoire du cinéma signés avec Maurice Bardèche.
- Autre ouvrage :
Œuvres complètes, éditées par M. Bardèche, Paris, Club de l'honnête homme, 1963-1966, 12 vol.

 

 
Notes, liens et informations complémentaires :
 
 
* Depuis, le catalogue a été actualisé sur ce point. Il s'agit de l'édition anglaise, parue à Londres en 1945 (G. Allen & Unwin, 412 p. et 12 p. de planches d'illustration) - 10 BAR h.

(1) Lire à ce sujet : Hugues (Philippe d’), « Brasillach et le cinéma », Cahiers des Amis de Robert Brasillach, n°44/45, 1999-2000, p.168-172. Lire également : Bandy (Mary Lea), « Iris Barry et le MOMA », Cinémathèque, n°2, décembre 1992, p.105-111.

 

Lettre---Fran-ois-Mauriac.jpg(2) Bizarrement, bien que la notice sur Bardèche le désigne comme « un propagateur des thèses révisionnistes », figurent dans la bibliographie ses monographies littéraires, mais aucun de ses essais politiques, dont certains lui valurent de la prison.

 

- Le site des ARB, Association des amis de Robert Brasillach : http://www.brasillach.org/

Voir les commentaires

THE LADY VANISHES

14 Janvier 2008, 11:57am

Publié par Mister Arkadin

Aucun article hier sur ce blog. Pas d’humeur à écrire sur le cinéma après que Philippe d’Hugues m’a annoncé la disparition de Geneviève Le Baut, qui fut son assistante pour l’animation de son "Libre journal du cinéma". Qui donc, désormais, le reprendra délicatement pour dire, avec la prononciation idoine, les titres de films américains ?

 

Son très vif intérêt pour la civilisation anglo-saxonne, qu’elle enseignait à l’Université de Paris-I (en plus de ses activités de traductrice), expliquait la prédilection de Geneviève Le Baut pour les classiques hollywoodiens et les comédies romantiques anglaises. Elle ne s’y limitait cependant pas, comme en témoignent le beau reportage sur Bollywood qu’elle livra aux auditeurs de Radio courtoisie, à son retour d’un voyage en Inde, sa fine connaissance, non seulement des cinémas dominants (américain et français), mais aussi des "tierces cinématographies" et sa collaboration à 1895, la revue de l’association française pour l’histoire du cinéma.

 

Ne vous étonnez pas d’ailleurs si vous voyez son nom cité dans les remerciements de maintes études cinématographiques (un exemple ici). Cheville ouvrière de la Cinémathèque universitaire, Geneviève Le Baut facilitait l’accès des chercheurs à une très précieuse collection constituée de scénarios et de mémoires universitaires inédits, de coupures de presse, de revues, etc. Il faut quelque témérité pour s’engager dans les sous-sols de la faculté de Tolbiac afin d’y découvrir cette caverne d’Ali Baba. Mais le manque de confort y était compensé tout autant par la gentillesse de l’accueil que par la richesse des fonds.

 

Un autre aspect de la personnalité de Geneviève Le Baut nous rapprochait : la dimension littéraire de sa cinéphilie. Aussi me suis-je toujours dirigé très rapidement à son stand, lorsque je pénétrais au salon annuel des Cinglés du cinéma. A son image, il était discret, et presque décalé au sein d’un immense espace où prédominent appareils de projection et affiches flamboyantes. Mais c’était l’un des seuls à proposer des revues et livres anciens ou, plus rares encore, des cassettes vidéo de films anglo-saxons en version originale… non sous-titrée ! Là aussi, fin janvier, à Argenteuil, Geneviève Le Baut sera regrettée. Comme elle manque déjà à sa famille et à ses proches, auxquels nous présentons nos condoléances les plus sincères, et les plus chaleureuses possibles.

 

The-Lady-Vanishes---3.jpg

 
 Informations et liens complémentaires :

 

 

- Gili (Jean A.) et Marie (Michel), « Pourquoi une Cinémathèque universitaire ? », 1895, n°41, « Archives », 2003 ;  http://1895.revues.org/document683.html [Mis en ligne le 29 novembre 2007 et consulté le 14 janvier 2008]

 

- Bernard Bastide évoque lui aussi la Cinémathèque universitaire de Paris I dans son article « La place du cinéma à l’université et dans la documentation. L’exemple de Paris III »

 

- Les Cinglés du cinéma.

Voir les commentaires

LO DUCA RETROUVÉ

2 Janvier 2008, 23:18pm

Publié par Mister Arkadin

undefinedRevue de presse : Magali Thomas, « Joseph-Marie Lo Duca 1910-2004 », Archives, n°100, novembre 2007, 24 p.

 

A l’occasion de la sortie du centième numéro de la précieuse revue de l’Institut-Vigo de Perpignan (http://www.inst-jeanvigo.asso.fr), Archives – un remarquable ensemble consacré à l’une des grandes figures de la critique et de l’édition cinématographique en France (étude minutieuse par une universitaire ayant rencontré Lo Duca, illustrations abondantes, riches annexes et bibliographies) –, nous reprenons deux textes nécrologiques mentionnés par Jean A. Gili dans sa préface (« Lo Duca, de Milan à Samois-sur-Seine »), le nôtre, précédé par celui qui l’avait suscité.

 
-----
  Nécrologie : Joseph Marie LO DUCA (191O-2OO4), par Lucien Logette, Jeune Cinéma, n°291, septembre / octobre 2004, p.98

 

 

  Pour ceux qui n'étaient pas encore majeurs au début des années 60, son nom était lié à ces ouvrages infeuilletables, les (peu nombreux) libraires qui les proposaient les gardant sous vitrine cadenassée : nous a-t-elle fait rêver, cette « Bibliothèque internationale d'érotologie », sous jaquette somptueusement illustrée, dirigée par Lo Duca chez Jean-Jacques Pauvert, et surtout cet Érotisme au cinéma, qu'il avait signé et dont nous espérions les plus extrêmes délices le jour où nous pourrions enfin y accéder. Le moment venu, plus que l'iconographie, pourtant assez décoiffante dans ces années gaulliennes, c'est l'humour et l'intelligence de l'auteur qui nous étonna. Sous l'érotomane perçait l'encyclopédiste, capable d'ouvrir des perspectives foisonnantes à partir d'un matériau (assez) répétitif. La dimension du personnage nous apparut peu à peu, au fil des découvertes dans les boîtes à livres (il fallait alors découvrir, tout n'était pas balisé par google) : s'il y avait un lien entre son Histoire du cinéma, datée 1942 (le premier « Que sais-je ? » sur le sujet), dépassée mais plaisante, le roman de science-fiction La Sphèrede platine (écrit en 1927 et préfacé par Marinetti), Le Dessin animé (quifaisait, en 1948, le tour de la question) et l'opuscule, publié chez Pauvert en 1966, L'Objet, il était à chercher du côté du dilettantisme érudit (ou de l'érudition dilettante), ce qui n'est pas seulement un oxymore, mais une manière de vivre. Et nous ne savions pas encore qu'il avait conçu, en 1951, la couverture du premier numéro des Cahiers du Cinéma, qu'il avait fondé avec Jacques Doniol-Valcroze (et non pas, comme l'écrit Le Monde du 11/08, avec André Bazin, qui n'apparaîtra qu'au n° 2). Claude Beylie, dans la notice qu'il lui a consacrée dans La Critique de cinéma en France, nous apprend que son poème Neige sur la Baltique, traduit par Valéry, fut la première publication clandestine de la Résistance. Claude Lafaye (merci pour les renseignements qu'il nous a adressés) précise qu'il était docteur es lettres et docteur en médecine (et éditeur des Œuvres complètes d'Hippocrate), fondateur, en Italie, du musée Canudo, directeur à Paris du Cinéma d'Essai entre 1949 et 1954, réalisateur de courts métrages (dont un sur le douanier Rousseau), et que l'âge n'avait pas freiné son activité passionnée : il avait publié cette année une Petite histoire du cinématographe, et annonçait un Pourquoi ?, aux mêmes éditions du Capucin. En tout cas, on espère bien dénicher un jour son pamphlet Et si nous parlions des crétins ?, vaste sujet qu'il avait sans doute abordé avec la même verve si bien exercée pendant quatre-vingt-treize ans. Il était né à Milan le 18 novembre 1910, il est mort à Fontainebleau le 6 août 2004. 

-----

 

LO DUCA (suite), Jeune Cinéma, n°293, décembre 2004, p.71.

 

La nécrologie de Lo Duca publiée dans notre récent n°291 a éveillé l’attention de quelques lecteurs érudits. Ainsi, Pascal Manuel Heu nous a écrit :

« J'ai été ravi que vous rendiez un hommage mérité à Lo Duca, sauvant en quelque sorte l'honneur des Cahiers du cinéma, ou plutôt soulignant ainsi leur déshonneur de ne consacrer qu'une maigre notule à l'un de leurs fondateurs. Cette ingratitude était attendue, mais tout de même.

Juste quelques compléments d’information. Que Lo Duca ait publié la "première publication clandestine de la Résistance" est bel et bon (quoique je demande à voir), mais sa Résistance ressemble un peu à celle de Sartre, c'est dire si elle fut glorieuse : publication dans Comœdia, comme Jean-Paul (avec notamment un article très laudateur sur le Jeune Hitlérien Quex) ; publication de deux "Que sais-je ?", dont une Histoire du cinéma dans laquelle Le Juif Süss est rangé parmi "les films allemands de classe" (devenus "typiques" en 1947 !) ; publication de Mécanisme de la défaite française - La guerre des 150 ans aux éditions Europa, dont l'extrait que Charles-Antoine Cardot donne dans son Guidargus du livre politique pendant l'Occupation n'incite guère à penser que ce livre était bien subversif...Juif-Suss.jpg

 
Bref, l'hommage au Résistant aurait pu être nuancé. Une étudiante devrait faire le point sur Lo Duca dans le D.E.A. qu'elle prépare sous la direction de Jean Gili. Mais, dans une revue de cinéma, c'est l'hommage au critique et historien du cinéma qui importait et vous le lui avez très bien rendu. »

 

Voir les commentaires

<< < 1 2 3 4