Mister Arkadin

VUILLERMOZ - COMPTE RENDU DE "POSITIF"

14 Juillet 2008, 06:19am

Publié par Mister Arkadin

Morel (Jean-Paul), Positif, n°523, septembre 2004, p.67.


Enfin dépassé le complexe Richard Abel. Enfin surmonté, le terrorisme des néo-baziniens. Sous la houlette de Pascal Ory (université de Saint-Quentin-en-Yvelines), à l'instigation de professeurs « autorisés » tels Jean A. Gili, François Albéra et grâce à la dynamique instaurée à l'intérieur de l'Association française de recherche sur l'histoire du cinéma (AFRHC). De jeunes chercheurs sont en train de débroussailler un terrain qui n'avait pas été fouillé par les historiens reconnus du cinéma, et qui avait même été obscurci par leurs travaux. Ils ne se laissent plus impressionner par les « phares », ils vont voir et revoir les films, dépouillent les revues, les archives, et n'entendent plus se laisser déborder, avec des moyens encore fort limités, par ces équipes venues d'ailleurs et richement pourvues.

Superbe travail que celui-ci (pour une simple maîtrise), réalisé et édité par Pascal Manuel Heu, sur l'un des premiers grands critiques de cinéma. Émile Vuillermoz (né à Lyon en 1878, mort à Paris en 1960), curieusement délaissé malgré la tribune qu'il occupa pendant vingt-six ans au Temps (l'ancêtre du Monde, rappelons-le), de 1916 à 1942. On pourra déjà en juger à ses quarante pages d'index, de sources et de bibliographie. Vuillermoz n'ayant jamais réuni ses articles, à la différence d'autres critiques, on peut placer ce travail au rang de l'inédit.

Faut-il aujourd'hui considérer Emile Vuillermoz comme le vrai « père de la critique cinématographique » ? Disons d'abord que c'est le principe d'une thèse d'amasser tous les arguments qui peuvent la justifier ; on pourra sans doute en disputer longtemps, mais notre auteur ne craint pas de remonter à d'autres précurseurs ou d'évaluer la place de son sujet face à ses concurrents. Premier critique indépendant, il y a de fortes probabilités qu'il le soit, même si l'on peut citer, « parmi les premiers ». Jean Galtier-Boissière, Ricciotto Canudo, Louis Delluc, Léon Moussinac et Lucien Wahl, et compte tenu que son journal, sans jamais l'honorer en particulier, ne lui a accordé une place régulière qu'après six ans d'efforts, à partir de fin 1922. Tous le déplorent à l'époque. Vuillermoz y compris : il n'existait pas de critique indépendante, pas même le droit de critiquer (la fameuse « interdiction de siffler », héritée de la réglementation théâtrale), avant le fameux procès Sapène-Moussinac, qui n'a été gagné pour la critique, contre les producteurs, distributeurs et exploitants, qu'en décembre 1930 ! Le cinéma, dit-on, est né en 1895... l'enfant avait déjà trente-cinq ans. Le deuxième mérite de ce travail de recherche est d'avoir fait resurgir la figure de Paul Souday (Le Havre, 1869/Paris, 1929). Souday n'était ni le premier des « iconophobes » (voir saint Bernard) ou des « cinéphohes » (voir Jules Claretie. de l'Académie française), ni le dernier (cf. Georges Duhamel, lequel sera aussi de l'Académie française), mais il avait pignon sur rue, au rayon théâtre, dans le même journal (ce qui ne manque pas de sel !). Il fallait contrôler les divertissements des masses qui, avec le caf’conc’ et le music-hall, bouclaient déjà la culture.

Peut-on qualifier Vuillermoz de militant ? II dénonce les conséquences d'un système qu'il se garde bien d'attaquer, ne parlant ni d'« usine aux images » (comme Canudo) ni d' « usine à rêves » (llya Ehrenbourg), et n'apporte pas son soutien, malgré sa tribune, à Léon Moussinac. On lira encore avec plaisir sa déclaration du 15 septembre 1928 : « C'est pourquoi, sans aucun parti pris de xénophobie, nous avons le droit de considérer comme un danger national l’investissement de plus en plus menaçant de toutes nos salles obscures par des catéchistes du Nouveau Monde qui prêchent aux badauds de l'Ancien un bien désolant Évangile... » Mais Vuillermoz ne sait pas analyser les ressorts du contingentement. Lui-même se gargarise d'un discours messianique, et, en voulant faire le « nettoyage » dès son entrée dans la carrière, il sera assimilé (par Jean Prévost, en 1927) aux « cinéphobes ». Son héritier spirituel (sans aucun talent critique) dans les années 30 : Daniel Parker, et le Cartel d'action morale. Dans cet impressionnant dépouillement, comment ne pas souligner quelques failles. Pas un mot sur les jugements esthétiques formulés par le critique, malgré la liste précise des films dont il a rendu compte. Pas un mot ou presque sur l'oreille du critique musical converti au cinéma, malgré les musiques dûment commandées qui accompagnèrent le cinéma dit muet. Pascal Manuel Heu, dans son analyse globale du statut du critique, est victime du discours en vogue et du dogmatisme (terrorisme ?) auquel il semblait vouloir échapper : la théorie avant (voire aux dépens de) l'expérience. Les premiers critiques, heureusement, n'ont pas attendu une telle autorisation.

Voir les commentaires

VUILLERMOZ - COMPTE RENDU DE "1895"

14 Juillet 2008, 06:18am

Publié par Mister Arkadin

Albéra (François), « Note de lecture », 1895, « Revue de l’association française de recherche en histoire du cinéma », n°45, avril 2005, p.136-139


En 1927 Émile Vuillermoz, dans Le Temps, consacre un article – « Photogénie des bêtes » - à un projet de film de Colette qui serait basé sur une interprétation exclusivement canine. Cette coïncidence permet d’évoquer le livre que Pascal Manuel Heu publie sur Vuillermoz qu’il baptise « père de la critique cinématographique ».

Il ne fait pas de doute qu’Émile Vuillermoz occupe une place importante dans l’ensemble des discours sur le cinéma tant comme critique à proprement parler – dans des journaux et des revues – que comme théoricien. Il n’en est pas moins évident pourtant que son nom s’est quelque peu effacé des ouvrages de référence à quelques exceptions près. Le « 128 » de Prédal en donne une nouvelle démonstration en ne lui accordant aucune place. Le mérite de Pascal Manuel Heu est donc grand de s’être consacré à étudier de près son œuvre critique entre 1910 et 1930, au moment même où un ouvrage consacré à la critique de cinéma en France l’occultait (Michel Ciment, Christian Zimmer (dir.), la Critique de cinéma de France)… Les raisons de cette occultation française – puisque c’est l’Américain Richard Abel qui lui redonne, le premier, sa place -, Pascal Ory, qui a dirigé le mémoire de maîtrise dont procède ce livre, les donne en trois lignes : la construction d’une généalogie critique s’efforçant de relier une pensée du cinéma qui aurait une certaine continuité afin d’aboutir à André Bazin via Auriol et Delluc. La construction occulte tout autant Delluc quoique en le mettant en pleine lumière, mais elle laisse dans l’ombre Vuillermoz – et bien d’autres : Juan Arroy, Pierre Porte, André-Levinson, etc.

A cet égard, l’enquête minutieuse de Heu établit fort bien la précocité de l’intérêt de Vuillermoz pour le cinéma, la régularité de son intervention dans les colonnes du journal le Temps où son propos se distingue de la plupart des chroniqueurs de cinéma du début des années 1910 qui simultanément formulent la nécessité d’une critique de cinéma (G. Pierre-Martin, Yhcam, Fouquet, etc.)

Cependant, la lecture même du livre de Heu peut conduire à formuler une autre hypothèse : l’oubli de Vuillermoz a aussi des raisons sinon objectives, du moins liées à son type d’intervention dans la champ critique, à la teneur de son discours, à son dessein esthétique. C’est pourquoi on peut discuter le fait d’en faire un père, même s’il n’est pas discutable qu’i soit un pionnier.

Mais ce débat renvoie à une première interrogation déjà évoquée tout à l’heure : qu’est-ce que la critique, à qui s’adresse-t-elle ? Quelle est sa fonction ?

Les histoires de la critique ont le tort de projeter sur les débuts d’un discours de presse (sur le cinéma et sur les films) les catégories qui se mettent en place dans les années 1920 et qui perdurent plus ou moins aujourd’hui (elles sont en train de muter vers autre chose, mais ceci est une autre histoire).

Ainsi le mot même de critique cinématographique  met-il quelques années à apparaître après que l’on écrit « déjà » sur le cinéma et sur les films, puis le sens que le terme prend évolue, en tout cas est sujet à débat ou divergences. Dès lors que l’on dit « il faut une critique de cinéma » sur le modèle de la critique dramatique quel objet lui donne-t-on eu égard aux particularités de l’exploitation cinématographique qui n’a que peu de rapport avec le monde théâtral (répertoire, durée des représentations, monde ayant ses critères internes d’évaluation) : le cinéma est pléthorique (nombre de films), ubiquité, les films ne restent pas longtemps en exploitation et disparaissent. D’autre part à qui le critique s’adresse-t-il dans une situation où le champ cinématographique n’est pas constitué avec ses règles, ses lieux consacrés, ses valeurs, etc. ?

Vuillermoz qui exalte l’importance de la critique à partir de son expérience de critique musical (cela le distingue de ceux qui proviennent ou se rattachent au théâtre) se trouve donc au début d’une discussion où quelques autres protagonistes interviennent et de manière croissante…

L’enjeu du discours critique est double : éduquer les cinéastes et les producteurs (en jugeant leur travail et donc en les incitant à l’améliorer), éduquer le public (la foule – c’est une singularité du cinéma par rapport au théâtre et à la musique de s’adresser au plus grand nombre, de ne pas présupposer un niveau culturel minimal de son public). Ce dernier point est à double entrée : le critique guide et éduque, incite et éclaire, mais il prétend aussi dire tout haut ce que le public pense tout bas. Vuillermoz tient les deux discours : en 1923, le critique est le porte-parole du public, en 1928, il guide  un public incapable. Ces positions contradictoires sont cependant tardives et il conviendrait de déterminer précisément la position qu’il adopte entre 1910 et 1916.

Le premier point suppose un système de valeurs.

Le juge qu’est le critique doit être adossé à des certitudes en matière artistique et esthétique. Heu énumère un certain nombre de ces valeurs qui étayent la position de Vuillermoz : la spécificité, l’artisticité, et les modèles ou analogies qui lui servent d’outil : la musique notamment. Il a, d’autre part, un point de vue sur ce moyen de représentation nouveau : ce point de vue procède des certitudes acquises dans les autres arts que Vuillermoz souhaite voir accueillir à son tour le cinéma. Le corrélat de ce point de vue, c’est le paternalisme du critique : il accompagne l’enfant terrible, tente de le raisonner, le faire bien se tenir, il le sait dans l’enfance, à l’âge ingrat, encore vulgaire ou immoral.

Ces différentes attitudes expliquent sans doute le fait que Vuillermoz, s’il est indéniablement un des premiers critiques et des plus prolifiques et des plus durables, n’acquiert pas cette place que Delluc occupe. Delluc ne veut pas que le cinéma rejoigne ou égale les autres arts, il le met au-dessus d’eux, comme l’Herbier avec qui Vuillermoz rompt quelques lances sans voir quel sens le cinéaste donne à son intervention provocatrice « le cinématographe contre l’art ». En d’autres termes là où Delluc est enthousiaste, incitatif, engagé, Vuillermoz demeure réservé, juge impartial. On le voit mal, en ce sens, insuffler une dynamique dans la production, même s’il se félicite des innovations, appelle à un développement des écoles et des querelles d’écoles concurrentes. La personnalité de Vuillermoz demeure un peu mystérieuse, sauf à s’en tenir aux pages hautes en couleur que lui consacre Autant-Lara dans la Rage dans le cœur (Veyrier, 1984), à l’occasion de « l’affaire Ciboulette » où Vuillermoz, intermédiaire entre Reynaldo Hahn et la production du film, s’oppose sans cesse à Prévert et Lara qui entendent prendre des libertés avec l’opérette…

On pourra enfin discuter la propension qu’a Heu de considérer Vuillermoz tout d’un bloc et de faire dialoguer des textes distants parfois de dizaines d’années. Il semble qu’on aurait intérêt à examiner de plus près l’inscription des ces textes dans le contexte et ainsi pouvoir suivre leur évolution.

Mais Vuillermoz est tout autant théoricien du cinéma que critique de films et dans la vaste discussion autour des notions de rythmes et de correspondances entres les arts, ses écrits ont encore beaucoup à révéler.

Voir les commentaires

VUILLERMOZ - COMPTE RENDU D'"ÉLÉMENTS"

14 Juillet 2008, 06:17am

Publié par Mister Arkadin

M.M. [Marmin (Michel)], « Émile Vuillermoz », Éléments, n°115, hiver 2004-2005 [décembre 2004].


Dans mon Lang, j’ai fait une longue citation d’un article d’Émile Vuillermoz sur les Nibelungen (1924), l’un des chefs-d’œuvre muets du cinéaste allemand. Très connu pour avoir été l’un des plus grands musicologues du XXe siècle, Vuillermoz l’est moins comme critique et comme théoricien du cinéma. Je devrais dire "était", car son rôle capital a été mis en lumière par Pascal Manuel Heu dans un ouvrage où l’on découvre que le musicologue fut en réalité, dès 1916, l’inventeur de la critique cinématographique, et qu’il fut dans le quotidien Le Temps le défenseur avisé d’un moyen d’expression dont il fut l’un des tout premiers à déceler la spécificité et la valeur, mais aussi la fragilité. Ce livre constitue à cet égard une contribution majeure à l’histoire de la pensée cinématographique.

Voir les commentaires

VUILLERMOZ - COMPTE RENDU DE "CINEMACTION"

14 Juillet 2008, 06:12am

Publié par Mister Arkadin

G.G. [Guy GAUTHIER], CinémAction, n°112, 2ème trimestre 2004, « Livres ».


Il faudrait plutôt lire « Le cinéma du Temps », mais si l’auteur peut inverser, c’est parce que son titre reproduit la présentation graphique du journal « Le Temps », qui disparut en 1942. C’est « Le Monde » qui lui succédera après la guerre.

Pourtant, si l’on prend le titre au pied de la lettre, on peut dire que cette période de 1910 (Canudo venait de parler d’un 7e Art) – 1930 (la mutation ou la crise du parlant, comme on veut) fut à sa manière «  le temps » du cinéma, car c’est au cours de cette vingtaine d’années que le cinéma, encore muet, acquit la maîtrise de l’image. Ce fut aussi une période où un large secteur du monde intellectuel affecta de mépriser ce divertissement trop populaire à son gré. Alexandre Arnoux a bien montré a contrario (dans Cinéma), par sa distinction entre « cathédrales » et « chapelles », qu’il s’agissait plutôt d’une sorte de ségrégation, une partie de la bourgeoisie cultivée, plus ou moins bohème, ne dédaignant pas les salles élitaires du centre de Paris. Cependant, globalement, on disait pis que pendre, dans les milieux académiques (ceux qui avaient sifflé l’Impressionnisme, le Cubisme, le Surréalisme, et autres révolutions artistiques) de cet art naissant qui avait le vice supplémentaire d’être apprécié du peuple, cette bande d’ignorants. L’un des « cinéphobes » les plus virulents, avant Georges Duhamel, dont on connaît les diatribes, fut Paul Souday, critique littéraire au Temps, justement. Une heureuse circonstance a voulu que l’un de ses voisins de colonne, critique, musical, prit de bonne heure parti pour le cinéma : Emile Vuillermoz. Les deux critiques cohabitent, probablement dans l’indifférence des lecteurs (selon P. M. Heu), et n’eurent qu’une seule fois l’occasion de dialoguer en direct, à l’occasion d’une polémique qui mit aussi en cause Marcel L’Herbier et Henri Bergson, pas moins.

C’est évidemment Vuillermoz qui est au centre du livre minutieusement documenté de P.M. Heu, qu’il faut lire avec attention, sans oublier les articles reproduits en annexes, de même que la liste des films cités.

Les amateurs du cinéma des années 30 auront eu l’occasion de lire quelques-unes de ses critiques dans Pour Vous Cinéma, source de documentation précieuse, mais son activité antérieure était largement méconnue, sauf de quelques érudits. Ceux qui s’intéressent à la période du cinéma muet trouveront dans cette étude complète des renseignements précieux, les « cinéphiles » découvriront avec jubilation que les « cinéphobes » trouvaient déjà à qui parler.

Quant aux critiques elles-mêmes, du moins en ce qui concerne les films qui ont traversé le temps, on peut évidemment prendre quelque distance. C’est le sort de toute critique et de toute œuvre, d’hier ou d’aujourd’hui, de connaître par la suite des fortunes diverses. Rien n’empêchera de manifester à ce pionnier en partie oublié la reconnaissance que lui doivent ses successeurs, parfois sans le savoir, et de saluer l’auteur de ce livre parfois ardu par les détails, passionnant par son propos, en attendant avec impatience la suite promise. Car Emile Vuillermoz a encore vécu 30 ans après la période étudiée.

Voir les commentaires

VUILLERMOZ - COMPTE RENDU D'"EUROPE

14 Juillet 2008, 05:22am

Publié par Mister Arkadin

VIRMAUX (Alain), Europe, n°…, mai 2004, « Notes de lectures », p.352-353.

---

Volume qui vient confirmer l’émergence flagrante, en matière de cinéma, d’une nouvelle génération critique. Le fait est sensible depuis quelques années déjà. En 1999, un livre de Christophe Gauthier – La Passion du cinéma (Cinéphiles, ciné-clubs et salles spécialisées à Paris de 1920 à 1929) – attirait d’autant plus l’attention qu’il était publié, conjointement, par L’École nationale des Chartes : vénérable institution qu’on n’imaginait pas du tout, jusqu’alors, disposée à s’intéresser au 7ème art. Le phénomène n’était pas isolé : d’autres études, fort pointues, parurent ensuite à la même enseigne. Plus généralement, s’esquissait une tendance forte à redécouvrir des cinéastes ou des commentateurs oubliés, voire carrément dédaignés, et par là à remodeler une histoire du cinéma un peu trop figée dans ses certitudes depuis un bon demi-siècle. La démarche de Pascal Manuel Heu, à partir d’un mémoire de maîtrise d’histoire contemporaine, s’inscrit dans cette ligne. Elle tend à remettre sérieusement en question l’idée toute faite que, pour la période des origines, le seul critique digne de mémoire ait été Louis Delluc. Sans du tout méconnaître l’apport de Delluc, on nous invite ici –très méthodiquement- à admettre qu’Émile Vuillermoz fut, dès 1916, le véritable père fondateur de la critique de cinéma.

Vuillermoz (1878-1960) n’était pourtant pas un inconnu. Seulement, sa notoriété était ailleurs : il fut un musicologue éminent, dont le nom figure toujours en bonne place dans les dictionnaires de musique. Ce n’était pas la seule corde à son arc, et sa polyvalence fut extrême et dévorante (il assuma la direction de plusieurs périodiques), ce qui lui a peut-être nui. Critique littéraire, dramatique, phonographique, radiophonique et, donc, cinématographique, en un temps où ce n’était pas encore vraiment banal. Dans sa préface au présent ouvrage, Pascal Ory écrit que son activité de critique cinématographique « restait inconnue des cinéphiles ». Pas complètement inconnue, en fait, ni non plus oubliée, mais à demi reléguée et peu valorisée. Or Vuillermoz avait été pratiquement le premier à obtenir qu’un grand organe de presse consacre régulièrement au cinéma une chronique indépendante, libre de ses jugements, et non plus seulement des communiqués publicitaires dictés (et souvent payés) par les grandes compagnies de distribution. Avec une minutie exemplaire, Pascal Manuel Heu s’emploie à démonter que ce n’était pas une mince conquête, car le cinéma comptait encore un nombre élevé d’adversaires acharnés parmi intellectuels et gens de plume. Et précisément, dans les pages du Temps – ancêtre du Monde : mêmes caractères gothiques du titre, ici reproduits en couverture du livre – Vuillermoz devait faire face à un ennemi juré du cinéma, le très écouté critique Paul Souday. S’ensuivirent, à l’intérieur d’un quotidien souvent défini comme « la bourgeoisie faite journal », des empoignades feutrées ou directes qui nous sont, pour la première fois, retracées par le menu.

On est sensible à l’extrême rigueur de l’enquête, qui ne laisse rien dans l’ombre, pas même la taille et le format des articles. Il arrive forcément qu’on ne soit pas toujours d’accord avec l’auteur, par exemple au sujet des Soirées de Paris (1913-1914), la revue d’Apollinaire. Son sort est ici réglé en huit lignes (p. 41). Même s’il est vrai que les quelques chroniques de Maurice Raynal ne sont pas d’un très grand intérêt historique, il aurait fallu s’attarder un peu sur l’attitude d’Apollinaire, puisque c’est évidemment lui qui avait suscité la création de cette chronique, et que sa passion du cinéma allait encore se manifester à plusieurs reprises jusqu’à sa mort. L’ouvrage se clôt sur l’apparition en 1930, après la mort de Souday (1929), d’une « nouvelle figure emblématique de la cinéphobie », Georges Duhamel. Et là on s’étonne presque que ne soit pas rappelée l’archi-célèbre formule du « divertissement d’ilotes », qui allait rester accrochée aux basques de Duhamel, malgré tous ses efforts ultérieurs pour la faire oublier. In fine, l’ouvrage comporte un nombre impressionnant d’annexes : textes de Vuillermoz et de ses alliés ou contradicteurs multiples index, reproductions éloquentes de nombreux placards publicitaires. On suit cette scrupuleuse enquête, jusque dans ses méandres et ses dérives polémiques –que l’auteur se reproche plaisamment (p. 69)- avec un intérêt de tous les instants, et on attend de connaître le recueil de textes de Vuillermoz qui est annoncé comme le complément nécessaire de ce premier volume.

Voir les commentaires

VUILLERMOZ - COMPTE RENDU DE "BREF"

14 Juillet 2008, 05:13am

Publié par Mister Arkadin

J.K. [Jacques Kermabon], « De quelques méconnus », Bref, n°……., printemps 2004, p.76.


Dimitri Kirsanoff (les cinéphiles le connaissent pour Ménilmontant, 1926 et Rapt, 1934) a la particularité de s’être épanoui surtout dans le court métrage. Hormis Rapt, il n’a jamais pu développer son univers dans les longs métrages que le destin a mis devant son chemin. Sa carrière s’est achevée en 1956 avec des comédies plus lourdes que légères interprétées par Sophie Desmarais. Le lien est difficile à faire avec les gracieuses "cinéphonies" produites au début des années trente sous la houlette d’Émile Vuillermoz, des clips avant la lettre sur des musiques de Gabriel Fauré (Les berceaux, d’après un poème de Sully Prud’homme), Federico Mompou (Jeune fille au jardin), Carol Szymanowski (La fontaine d’Aréthuse, prise de vue : Boris Kaufmann). Fort d’un dépouillement minutieux de la presse et d’un visionnement de tous les films qui subsistent, Christophe Trebuil retrace, par le menu, l’itinéraire de David Kaplan (son vrai nom), né à Riga en 1899. il donne ainsi envie d’en savoir plus sur Deux amis (22 mn, 1954), pour Jacques Demeure "le chef-d’œuvre de Kirsanoff" ou les films réalisés pour le ministère de l’Agriculture.

On retrouve Émile Vuillermoz sous la plume de Pascal Manuel Heu. Le critique musical, l’auteur d’une histoire de la musique, d’une biographie de Debussy, fut aussi le premier critique cinéma à tenir une rubrique régulière dans un quotidien, en l’occurrence Le Temps,  à partir du 23 novembre 1916. Heu ferraille avec les historiens qui n’on eu que Louis Delluc à la bouche et remet, avec force arguments, Vuillermoz à la place qui lui semble due. L’ensemble, excellemment documenté, est agréable à lire. Un ensemble de textes de Vuillermoz en annexe permettent à chacun de se faire une idée de leur intérêt et de leur actualité. Heu a été frappé de découvrir à quel point ces écrits mettent en place des "topoi récurrents de la critique de cinéma" (Pascal Ory, son préfacier) et des problématiques dont on débat encore aujourd’hui.

La place nous manque pour dire tout le bien qu’il faudrait de la somme consacrée par ses plus ardents défenseurs à Ladislas Strarevitch. Léona Béatrice, petite fille du maître de l’animation, passe en effet une bonne partie de son temps à restaurer et faire mieux connaître les chefs-d’œuvre de ce pionnier, aux côtés de François Martin, dont les compétences scientifiques (il est agrégé d’histoire) confèrent, s’il en était besoin, une garantie de sérieux à cette monographie désormais incontournable.

Voir les commentaires

VUILLERMOZ - COMPTE RENDU DE "L'ÉDUCATION MUSICALE"

14 Juillet 2008, 05:09am

Publié par Mister Arkadin

Le Saul (Jean-Claude), L’Éducation musicale, n°511/512, mars-avril 2004, « Bibliographie », p.46.


Surtout connu comme musicographe – Histoire de la musique demeure son "grand œuvre" – Émile Vuillermoz s’est aussi illustré en tant que critique & historien du cinéma. Chroniqueur régulier au journal Le Temps, quotidien de référence jusqu’en 1942 (d’où le titre de cet ouvrage), il ne signa pas moins d’un millier de chroniques cinématographiques en vingt-cinq ans de présence hebdomadaire.

Quand, le 10 septembre 1916, il propose dans sa première chronique de "soumettre cet art embryonnaire au jugement", son ambition est de "chercher le meilleur du nouvel art", de stimuler metteurs en scène et producteurs, de rendre plus exigeants directeurs de "théâtres cinématographiques" et spectateurs. Dans le contexte actuel, où le rôle de la critique est parfois discuté, voire discutable, les écrits de Vuillermoz ont le mérite de nous rappeler l’importance de savoir séparer, plus que jamais, le bon grain de l’ivraie.

Voir les commentaires

VUILLERMOZ - COMPTE RENDU DE "LIBERATION"

14 Juillet 2008, 04:23am

Publié par Mister Arkadin

BAECQUE (Antoine de), « La critique ciné se découvre un père », Libération, 29 décembre 2003, « Culture », p.31


Livre. Une étude consacrée à Emile Vuillermoz, qui, de 1916 à 1942, signa une chronique hebdomadaire.

 

On connaît la légende dorée de la cinéphilie française, aussi sacrée que celle de la critique hexagonale : tout a commencé avec Louis Delluc, promu père fondateur au moment où le brillant écrivain s'entiche du nouvel art, créant ciné-clubs, revues, néologismes («cinéaste») et films, entre 1917 (la révélation) et 1924 (la mort injuste à 34 ans). Or, à force de fouiller dans les archives de l'Arsenal (le fonds «arts du spectacle» de la BNF) et de mettre le nez dans les premiers écrits du septième art, une nouvelle génération d'historiens du cinéma révise les certitudes. Christophe Gauthier (1) a réhabilité la figure de Ricciotto Canudo, le premier des cinéphiles, créant en 1920 le Club des amis du septième art sur le mode intellectuel et mondain des salons des XVIIIe et XIXe siècles. Il y eut aussi les séances du Vieux-Colombier de Jean Tedesco, sans doute le plus abouti de ces lieux d'amour du cinéma années 20.

Assiduité. Voici désormais un nouveau «père de la critique cinématographique», selon le sous-titre de l'étude que vient de lui consacrer Pascal Manuel Heu. Un «père», c'est d'abord un homme : Emile Vuillermoz (1878-1960), que seuls connaissaient encore quelques mélomanes, puisqu'il rédigea une assez fameuse Histoire de la musique. Mais Vuillermoz fut aussi critique de cinéma, chroniqueur régulier au Temps, ennuyeux journal quotidien de référence jusqu'en 1942. Le critique signa près d'un millier de chroniques de cinéma en vingt-cinq ans d'assiduité hebdomadaire. Retenons ensuite une date : l'automne 1916, quand Vuillermoz met au point son projet. Non que personne n'ait encore écrit sur le cinéma (il existait même déjà des revues spécialisées, tel le Fascinateur...), mais il s'agissait surtout de descriptions techniques, de programmes commentés, de portraits d'inventeurs ou d'acteurs, de mises en garde contre les «mauvaises influences» de ces «images dangereuses».

Vuillermoz a autre chose en tête : le 10 septembre 1916, il plaide pour une «critique cinématographique», proposant de «soumettre cet art embryonnaire au jugement» puisque, face aux attaques visant les «délassements de l'arrière de qualité douteuse» (en pleine guerre, les autorités s'interrogent sur ce que vont voir les poilus dans les salles obscures), Vuillermoz veut séparer le bon grain de l'ivraie, cherchant «le meilleur du nouvel art». Stimuler les metteurs en scène, les producteurs, et rendre plus exigeants les directeurs de salle, les spectateurs, telle est l'ambition critique de Vuillermoz quand il inaugure, à 38 ans, sa chronique cinématographique.

Point de départ. Le 23 novembre 1916, il remet ça dans un texte intitulé «L'écran» : «Nous nous efforcerons d'apporter une modeste contribution à cette oeuvre de salubrité esthétique et morale. Nos divertissements doivent être inattaquables.» Enfin, le 29 novembre paraît, en page 3 du Temps, la chronique «Devant l'écran» que perpétuera le critique jusqu'en 1942. C'est le point de départ mondial de la chronique du cinéma dans les pages d'un grand quotidien : choisir les films qu'«il est convenable» de voir, et désigner a contrario ceux que «l'on peut négliger sans souci». Tout en analysant avec force arguments les films ainsi mis sur le gril du jugement.

Quant aux goûts d'Emile Vuillermoz, c'est une autre histoire, assez proche de celle de son journal, le Temps, celle du conformisme du convenable et de la bien-pensance, qu'on pourrait décliner en «bons films» et «divertissement de bonne tenue». Au cours des années 1916-1917, le critique ne chronique ainsi ni Cabiria, ni Christus, ni le Forfaiture de Cecil B. DeMille, trois films pourtant au coeur de l'affirmation cinéphile d'un Louis Delluc... Emile Vuillermoz fut sûrement le premier critique de cinéma mais pas un très fameux critique de cinéma.

Tradition. Le septième art lui doit cependant une fière chandelle : «Devant l'écran» inaugure une tradition critique qui reste très vivante en France (dans quel autre pays au monde ?), et ses combats dans le Temps pour faire reconnaître la légitimité des films, face à son collègue réactionnaire et cinéphobe Paul Souday, furent souvent homériques et gagnent encore à être lus dans le contexte actuel où le rôle de la critique est parfois remis en cause. Mais le cinéma n'en sortit pas toujours grandi, car l'académisme menaçait ces textes qui montraient patte blanche au cinéma français le plus officiel, parfois le plus conformiste.

(1) Christophe Gauthier, la Passion du cinéma. Cinéphiles et ciné-clubs à Paris de 1920 à 1929, AFRHC/Ecole des chartes, 1999, 392 p.

Voir les commentaires

VUILLERMOZ - COMPTE RENDU DE "CRITIQUE D'ART"

14 Juillet 2008, 04:00am

Publié par Mister Arkadin

J.L. [Jacinto Lageira], Critique d’art, n°23, printemps 2004, p.42.


Régulièrement, l’historien doit rendre justice aux oublis et aux oubliés de l’Histoire. Il s’agit en l’occurrence des débuts de la critique cinématographique et d’Émile Vuillermoz (1878-1960), qui, entre 1916 et 1929, avec d’autres critiques tels que Ricciotto Canudo et Louis Deluc [sic], a forgé la critique cinématographique telle que nous l’entendons aujourd’hui. Cet essai remet "les pendules à l’heurs", car ce n’est pas les deux derniers auteurs qui doivent être généralement cités comme les créateurs du genre mais bel et bien E. Vuillermoz. Ce qui n’est pas encore accepté dans les ouvrages récents d’histoire du cinéma, comme le démontre Pascal Manuel Heu dans un ouvrage clair et précis, très fourni en documents, faits et recoupements. Il est vrai que tout cela se joue dans un mouchoir de poche, mais notre historien explique de manière très convaincante que si E. Vuillermoz n’est évidemment pas le premier critique de cinéma, il est en tout cas le "premier critique complet".

P.M.Heu donne en annexe quelques morceaux critiques de E. Vuillermoz extraits d’un autre ouvrage qu’il prépare –consacré uniquement aux écrits de E. Vuillermoz. Un critique à découvrir.

Voir les commentaires

VUILLERMOZ VU PAR BAECQUE - « DOWN, DOWN, DOWN… »

14 Juillet 2008, 03:36am

Publié par Mister Arkadin

« Down, down, down… Would the fall never come to an end… »
Ou
Quand un historien devenu "critique ciné" puis historien du cinéma puis journaliste
révolutionne subrepticement la manière d’écrire l’histoire de la critique de cinéma

 

Une information capitale pour les lecteurs des pages cinéma de Libération leur a peut-être échappé il y a un an. Au hasard de son article « La critique ciné se découvre un père », paru le 29 décembre 2003, Antoine de Baecque leur a permis de déduire quels sont ses rejets en matière de "vieux films", comme les appellent ceux qui n’en regardent pas. L’affaire est plus importante qu’il n’y paraît de prime abord puisque la formation cinéphilique, la conformation serait-on tenté d’écrire, du rédacteur en chef adjoint en charge des pages culturelles, qu’on imagine particulièrement attentif aux articles sur le cinéma en tant qu’ancien rédacteur en chef des Cahiers du cinéma, ne peut qu’avoir une forte influence sur sa perception du cinéma contemporain, et donc sur sa couverture par l’un des deux grands arbitres quotidiens de la pensée correcte en la matière.

La sortie d’un livre que j’ai publié en octobre 2003 chez L’Harmattan ("Le Temps" du cinéma) a donné l’occasion à Antoine de Baecque d’écrire un portrait à charge d’ « Émile Vuillermoz père de la critique cinématographique » (sous-titre de mon livre). Prétendant que Vuillermoz n’était « pas un très fameux critique » et que « le cinéma [ne] sortit pas toujours grandi » de « ses combats dans Le Temps pour faire reconnaître la légitimité des films », il ajoute que « l’académisme menaçait [s]es textes qui montraient patte blanche au cinéma français le plus officiel, parfois le plus conformiste » (1) Émile Vuillermoz n’étant plus là pour se défendre, Antoine de Baecque gagne au change, tant Vuillermoz avait la plume beaucoup plus acérée que moi. Car celui qu’il veut faire passer pour un publi-rédacteur inféodé au cinéma français fut au contraire un polémiste redoutable qui rompit des lances contre « les "débitants" de pellicule », les « empoisonneurs publics » exploitant les « bistrots de l’écran ». Il suffit de lire les réactions très négatives de la presse corporative (cf. p.52-55 de mon livre) pour se rendre compte que les prises de position du franc-tireur qu’était Vuillermoz ne faisaient aucunement plaisir aux "professionnels de la profession". Mais au fait, pourquoi Antoine de Baecque ne cite-t-il aucun exemple de ces films bien convenables dont Émile Vuillermoz aurait assuré la promotion ? Serait-ce parce qu’il n’en est qu’assez peu question dans mon livre, qui porte plus sur la lutte pour la reconnaissance du cinéma comme art que sur quelques films ou une cinématographie en particulier ? Les articles d’Émile Vuillermoz n’ayant jamais été regroupés en volume, on se doit plutôt de supposer qu’en journaliste consciencieux, en plus de la lecture forcément attentive de mon livre, à tout le moins du premier chapitre (la page 17 surtout), dont Antoine de Baecque se sert presque exclusivement pour démolir Vuillermoz, il a passé des heures et des heures à les chercher et à les lire dans les gros volumes du Temps, ce journal sérieux, synonyme d’ « ennuyeux » en langage journalistique, qu’il a à n’en pas douter dépouillé de long en large pour être en mesure de proférer des sentences aussi tranchées à son propos.

On peut en déduire qu’Antoine de Beacque relègue dans l’enfer du mauvais cinéma les cinéastes suivants, qu’Émile Vuillermoz défendit avec vigueur et conviction dès leurs débuts, en un temps où le "septième art" naissant était assez largement méconnu parmi les intellectuels : les Antoine, Baroncelli, Clair, Feyder, Gance et L’Herbier des années 1910 et 1920, Kirsanoff, Féjos, Ince, Griffith, Chaplin (y compris L’Opinion publique), Keaton, Ford, Lubitsch, Lang, Murnau, Pabst, Schwartz, Starevitch, Sjöström, Stiller, Dreyer, Oliveira (dès 1931), etc. Libre à lui de ne pas partager les goûts de Vuillermoz. J’avouerai pour ma part que ce palmarès me convient assez, quoique je ne me sente pas « si sûr de [moi-même] et de [mon] temps » « pour séparer, dans la troupe de nos pères, les justes des damnés », pour « élev[er] à l’absolu les critères, tout relatifs, d’un individu, d’un parti ou d’une génération », et « d’en infliger les normes à la façon dont Sylla gouverna Rome ou Richelieu les États du roi Très Chrétien » (Marc Bloch). Ce qui importe le plus étant à mes yeux le « carnet d’expériences » (idem), je me réjouis de partager avec plusieurs historiens du cinéma le sentiment que, dans les revues de presse que nous étudions, c’est presque systématiquement les articles d’Émile Vuillermoz, ce « styliste hors pair capable de rendre poétiques jusqu’aux discussions les plus techniques sur les procédés de synchronisation de la musique et de l’image » (2), qui sont les plus pertinents et les mieux écrits. Et je souhaite à tout critique de lire sous la plume d’un cinéaste de la dimension de Max Ophuls ce qu’Émile Vuillermoz a pu lire : « le sentiment que rarement j’ai été compris par quelqu’un comme je me sens compris par vous » (3).

Antoine de Baecque, s’il daignait répondre aux importuns, s’exclamerait que, certes, il n’a pas cité de films français, mais qu’il cite trois films étrangers, dont Émile Vuillermoz ne parla pas, ce qui prouverait indubitablement qu’il fut un piètre critique de cinéma. En bon historien de la critique, Beacque sait en effet repérer le film qu’il fallait impérativement aimer à ce moment-là, en l’occurrence Forfaiture, comme de nombreux cinéphiles l’ont déclaré à la suite de Louis Delluc sans que l’on puisse vérifier qu’ils l’avaient vraiment vu et tellement apprécié à l’époque. Peut-être est-ce vrai pour la majorité d’entre eux. Mais, premièrement, pourquoi faut-il que certains caporaux de la critique veuillent imposer une seule et unique voie d’accès aux cieux cinéphiliques ? Deuxièmement, il n’est pas certain, ainsi que je l’explique dans mon livre, qu’Émile Vuillermoz n’ait pas lui aussi été touché par le coup de foudre du film de Cecil B. de Mille. Pourquoi n’en parla-t-il pas ? Peut-être tout simplement parce que Forfaiture est sorti à l’été 1916, soit plus de trois mois avant qu’il ne débute sa critique de films ! Quant à affirmer, comme le fait Antoine de Baecque, que Christus et Cabiria (sorti fin 1915, soit dit en passant) furent des films de référence pour Louis Delluc, et donc pour tout cinéphile digne de ce nom (selon quel curieux syllogisme ?), c’est là encore aller un peu vite en besogne. Qu’écrivait donc Delluc sur ces deux films italiens ? « On ne nous fit grâce d’aucun de leurs films à cortège : Caligula, Antoine et Cléopâtre, Quo Vadis ?, Christus et autres chienlits. Une fois, cependant, cette manière fut heureuse avec Cabiria, mais, depuis, les Américains ont fait du grand spectacle historique et l’ont mieux fait » (Comœdia illustré, 5 novembre 1919) (4).

Pourquoi une telle hargne, aussi hâtive, à l’égard d’Émile Vuillermoz ? La raison en est simple, de la part de quelqu’un qui intitule La Cinéphilie un livre portant sur certains courants et quelques personnalités du phénomène, circonscrit à Paris et à l’après-guerre (la Seconde, comme de bien entendu) (5). Cette méconnaissance de Vuillermoz – et cette désinformation à son propos – résulte du souci de maintenir dans l’ombre les prédécesseurs de l’équipe des Cahiers du Cinéma, pères fondateurs vénérés de la "modernité" en matière de critique cinématographique, à peu près la seule tendance qui soit réellement digne de considération. Avant elle, mise à part bien sûr La Revue du cinéma de Jean George Auriol, ancêtre de la revue mère, seuls méritent d’être loués Ricciotto Canudo (6) et Louis Delluc, trop reconnus désormais pour qu’il soit possible de les évacuer d’un trait de plume. Vivement une anthologie ou des recueils d’articles d’Alexandre Arnoux, Robert Brasillach, André Levinson, Jean Prévost, François Vinneuil (7) ! Voire d’André Antoine, Maurice Bardèche, Charles-François Bauer, Pierre Costar, Henri et Maurice Diamant-Berger, Eva Elie, Nino Frank, Paul Gilson, Marcel Lapierre, Paul Ramier, Pierre Scize, Lucien Wahl, etc. Et en premier lieu d’Émile Vuillermoz !

À défaut de rendre compte de mon livre ou de présenter loyalement Émile Vuillermoz, l’article d’Antoine de Baecque aura en effet eu un mérite : rappeler la nécessité de publier un volume des écrits de Vuillermoz sur le cinéma, en ne reprenant pas seulement ses articles théoriques, ses textes relatifs à des aspects esthétiques, techniques, sociaux, institutionnels, etc., aussi fondateurs soient-ils (8), mais aussi des critiques de films proprement dites (9). Un tel volume paraîtra bien un jour et les lecteurs, enfin, pourront juger sur pièces de la qualité du critique qu’il était. Ainsi pourront-ils constater qu’effectivement, comme Baecque consent tout de même à le reconnaître, ses articles étaient toujours argumentés et que Vuillermoz, au moins, respectait suffisamment ses lecteurs et les sujets dont il traitait pour ne jamais les bâcler.

Pascal Manuel HEU
(13 février 2004 ; texte revu en janvier 2006).
 


 (1) Il est plaisant de lire une nouvelle fois sous la plume d’Antoine de Baecque l’injonction au non-conformisme, lui qui aime faire l’éloge de la critique à la Truffaut, mêlant virulence, impertinence et parti pris, voire mauvaise foi, prenant le risque de l’injustice, etc., etc. Est-ce le même homme qui justifia la censure d’un article que j’avais proposé aux Cahiers du cinéma, non parce que j’avais écrit des bêtises, mais parce qu’il fallait être « plus conciliant » ? Est-ce un troisième homme qui m’a déclaré, à propos du chapitre de mon ouvrage où est examinée la façon dont l’histoire de la critique s’est en grande partie écrite, non que je me trompais, mais qu’il fallait prendre garde de « ne pas se mettre trop de gens à dos » ?

(2) Olivier Kohn, Positif, n°421, mars 1996, p.109.

(3) Lettre du 3 août 1933 conservée dans le fonds Vuillermoz de la Médiathèque Musicale Mahler (Paris).

(4) Écrits cinématographiques (Paris, Cinémathèque Française / Cahiers du Cinéma, 1986, tome II, p.260).

(5) Cf. les comptes rendus d’Alain Virmaux (Jeune cinéma, n°284, septembre/octobre 2003, p.72-73) et Michel Ciment (Positif, n°515, janvier 2004, p.71-72). La présentation de Baecque comme auteur d’un article (« Dans le laboratoire des mauvais goûts »), paru dans La Revue des Deux Mondes (juillet-août 2002, dossier « Le temps du luxe », p.130), nous apprend que le titre (ou l’un des titres) initialement prévu était plus conforme au contenu de son ouvrage : « Il achève une Histoire de la cinéphilie à Paris (1944-1968), à paraître à la rentrée chez Fayard. »

(6) À propos de Ricciotto Canudo, écrire que Christophe Gauthier a « réhabilité » « le premier des cinéphiles » est très abusif. Non que le livre de Gauthier (La Passion du cinéma, 1999) soit négligeable, loin de là (cf. Alain Virmaux, Jeune cinéma, n°261, avril 2000, p.55-56), mais passer par pertes et profits Jean-Paul Morel, éditeur – et auteur (avec Giovanni Dotoli) de l’introduction – d’un admirable recueil, entièrement refondu par rapport à l’édition de 1927, des écrits de Canudo (L’Usine aux images, Paris, Nouvelles Éditions Séguier / ARTE Éditions, 1995), témoigne d’un mépris pour son travail quelque peu déplacé de la part d’Antoine de Baecque, qui s’en est servi pour écrire son article « Canudo, premier cinématophile » (Cahiers du cinéma, n°498, janvier 1996, p.52-53). Notons que le livre de Jean-Paul Morel a également suscité un article intitulé « Canudo revient au premier plan », paru le 20 février 1996 dans… Libération ! Enfin, ce n’est pas parce que des hommes comme Georges Michel Coissac, Edmond Benoit-Lévy, Léon Demchy, Jean-Louis Croze, parmi bien d’autres (sans parler des spectateurs anonymes des années 1900-1910), ont choisi d’autres voies que celle de la critique, des écrits théoriques ou de l’animation de ciné-clubs (d’autant qu’ils ne se sont pas forcément désintéressés de ces domaines d’activités), qu’ils n’ont pas exprimé, eux aussi, une forme d’amour du cinéma, c’est-à-dire de cinéphilie.

(7) Depuis la première version de ce texte, a paru un recueil des écrits de François Vinneuil : Rebatet (Lucien), Quatre ans de cinéma (1940-1944), textes réunis, présentés et annotés par Philippe d’Hugues, postface de Pascal Manuel Heu, Grez-sur-loin, Éditions Pardès, décembre 2009, 410 p.

(8) Un bon aperçu est donné par Nourredine Ghali dans son fondamental L’Avant-garde cinématographique en France dans les années vingt. Idées, conceptions, théories (Paris Expérimental, 1995), ainsi que par Christian Belaygue et Emmanuelle Toulet dans Musique d’écran. L’accompagnement musical du cinéma muet en France. 1918-1995, volume où sont reproduits six textes d’Émile Vuillermoz (Paris, Éditions de la Réunion des Musées Nationaux, 1994, p.81-83, 84-86, 87-90, 95, 99, 113-120).

(9) Un article d’Émile Vuillermoz écrit en 1921, dans lequel il est question du Lys Brisé de Griffith, a été repris dans la rubrique « Voix off » de la revue Positif (n°520, juin 2004, p.46-50). Il est également possible de lire de très larges extraits de sa critique d’Un Roman d’amour et d’aventure, film réalisé en 1918 par René Hervil et Louis Mercanton d’après un scénario de Sacha Guitry (qui y fait sa première apparition dans un film de fiction, avec Yvonne Printemps), ont été reproduits par Jacques Lorcey dans Sacha Guitry. L’homme et l’œuvre (Paris, Editions PAC, 1982, p.173-175). Vuillermoz s’y attache notamment à définir comment les réalisateurs ont crée « un style ».


Voir les commentaires