Mister Arkadin

LE CINÉMA ET LE MONDE DE COCTEAU

27 Juillet 2010, 12:50pm

Publié par Mister Arkadin

Est reproduite ci-dessous une note de lecture que je viens de publier dans Jeune cinéma (n°331/332, été 2010, p.142-143).

 


Cahiers Jean Cocteau, nouvelle série, n°7, août 2009, « Jean Cocteau. Le cinéma et son monde », par Francis Ramirez et Christian Rolot – Paris, éditions Non Lieu

 


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Que pouvait-il être écrit de nouveau sur la relation de Jean Cocteau au cinéma ? Tout n’avait-t-il pas été trouvé et étudié par des chercheurs aussi perspicaces qu’Alain et Odette Virmaux, Jeanne-Marie Clerc, Claude Gauteur, Philippe Azoury et Jean-Marc Lalanne, entre autres ? Que pouvait donc apporter le volume que le comité Jean Cocteau a consacré au sujet, d’autant qu’un précédent Cahiers Jean Cocteau (n°3, 2ème trimestre 1972) avait déjà recueilli les témoignages de Charensol, Bory, Langlois et Bresson sur « Jean Cocteau et le cinématographe » ? Avouons que le choix de « l’empilement des faits, des projets et des opinions », sous forme de « chronologie factuelle », pour présenter « les relations entre Jean Cocteau, le cinéma et son monde » paraît à première vue une solution de facilité, une façon de compiler sans gros efforts de recherche et d’analyse tout ce qui a été publié depuis longtemps ici ou là. De nombreux textes et entretiens dans lesquels Cocteau évoque le cinéma n’ont certes toujours pas été recueillis en volume, mais l’essentiel n’a-t-il pas été divulgué, notamment dans Du cinématographe (textes réunis et présentés par André Bernard et Claude Gauteur, Monaco, Éditions du Rocher, septembre 2003) ? Francis Ramirez et Christian Rolot ne prétendent du reste nullement révolutionner la connaissance en la matière. Et pourtant, les mêmes faits en un autre ordre assemblés donnent incontestablement une vision plus claire des choses. La profusion des dates, des notations réunies les unes derrière les autres, de façon à la fois concise et précise, montre d’une manière saisissante à quel point le cinéma fut une préoccupation majeure et quasi journalière de Cocteau durant les trente dernières années de sa vie. Pour ce faire, en bons universitaires, les auteurs ont fait feu de tout bois, prélevant leurs informations aux sources les plus variées, dont l’abondance étourdit presque : ouvrages sur le sujet, archives (notamment la correspondance conservée par la Bibliothèque historique de Paris), nombreux volumes de journaux et de correspondances, mémoires (Le Passé défini), recueils d’articles, revues, bulletins et catalogues divers, etc. Nous est ainsi livrée une sorte d’indexation croisée qui permettra de se repérer dans la masse des documents laissés par Cocteau ou concoctés par ses admirateurs et exégètes. Sur le fond, cette chronologie montre de manière remarquable la façon dont Cocteau a contribué au « triomphe de l’auteur-metteur en scène », qu’il décèle fin 1944 dans L’Espoir de Malraux et qui lui apparaît de plus en plus nécessaire à mesure qu’il se rend compte que « l’idée » ne peut être « directement écrite pour les yeux sur l’écran », selon l’idéal qu’il se forge, que s’il parvient à mettre en scène lui-même ses films. La masse des obstacles que Cocteau rencontre pour insuffler sa vision aux films auxquels il participe le conduit à en prendre son parti : « [Le Baron fantôme] est un film de Poligny. Le metteur en scène gagne toujours et donne son niveau. Quoi que je fasse, L’Éternel Retour sera un film de Delannoy. Je ne ferai plus de films ou je les mettrai en scène » (Journal, 16 mars 1943). Il n’aura de cesse dès lors de surmonter les entraves, notamment financières, pour réaliser ses propres œuvres. Parallèlement à ce cheminement personnel vers la réalisation, la richesse des notations de Cocteau consignées sur les films et sur le travail de ses confrères montre la pertinence du spectateur qu’il fut, souvent sévère, voire caustique (à l’égard de Carné, par exemple), de l’historien en temps réel des évolutions qu’il observait (ainsi a-t-il tôt fait de noter que, sous l’Occupation, « une nouvelle génération de cinéastes » émergeait, « toute différente de celle qui existait avant ») et du critique des mœurs cinématographiques, parfois impitoyable : « À Cannes, il n’y a même plus de snobs. Même plus ce public qui applaudissait certains noms à l’avance. Il n’y a plus que des imbéciles prétentieux et inattentifs » (Le Passé défini, 6 mai 1956). Nul doute qu’il y a encore beaucoup à découvrir sur ce sujet protéiforme par excellence que constitue Cocteau et le cinéma. Et quelque chercheur audacieux et persévérant réussira bien un jour ou l’autre à renouveler la question. Le minutieux travail de Ramirez et Rolot constitue néanmoins à coup sûr une balise qui fera date.