Mister Arkadin

JSP : CRÉMIEUX, VINNEUIL, GRÉMILLON, SIODMAK, BECKER, BRESSON, AURENCHE, ETC.

19 Août 2012, 19:15pm

Publié par Mister Arkadin

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Ce dimanche soir sur "Méridien Zéro", antenne française de Radio Bandera Nera (station de la dynamique Casapound Italia), est rediffusé l’entretien sur Je suis partout que lui a donné Philippe d’Hugues, en compagnie de Pierre Gillieth, éditeur d’une anthologie de l’hebdomadaire des années 1930-1944 (1).

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J’ai déjà dit tout l’intérêt de l’ouvrage (qui permettra aux honnêtes gens de se déprendre de la vulgate univoque sur ce journal symbolisant "l’infâme", pour autant qu’ils ne soient pas complètement prémunis contre les simplifications médiatiques (2)), sans taire l’une des menues réserves qu’il m’inspire :

POUR JUGER SUR PIECE

Les éditions Auda Isarn, émanation de la revue Réfléchir & Agir, ont publié en février 2012 Je suis Partout. Anthologie (1932-1944), préfacée par Philippe d’Hugues. Quatorze articles de Rebatet y sont reproduits (sur 86). Parmi les autres journalistes de l’hebdomadaire, quarante-quatre ont été retenus, dont Robert Brasillach (10 textes), Pierre-Antoine Cousteau (7), Jean de Baroncelli, Georges Blond, Céline, Lucien Combelle, Pierre Drieu La Rochelle, André Fraigneau, Pierre Gaxotte, Daniel Halévy, Claude Jeantet, Alain Laubreaux, Thierry Maulnier, Henri de Montherlant, Henri Poulain, Jacques Perret, sans oublier le caricaturiste Ralph Soupault (23 dessins). Peut être regrettée la faible représentation des premières années, moins orientées politiquement, ainsi que l’absence de Marcel Aymé, François-Charles Bauer (futur François Chalais, dont aurait par exemple pu être reproduit le compte rendu sur Guignol's band, paru le 14 avril 1944), Benjamin Crémieux, Gaston Derycke, Albert Paraz, Louis Védrine, Émile Vuillermoz, etc. Il fallait bien choisir parmi les sept cents collaborateurs de JSP qu’avait recensés Pierre-Marie Dioudonnat, l’ouvrage ne comptant "que" 652 pages : de quoi se faire un peu plus qu’une petite idée tout de même !

 

Une lecture attentive de ce qui précède aura également permis de déceler une autre réserve, dans la discordance entre les dates d’apparition et de disparition de JSP que j’ai données et celles qui figurent sur la couverture de l’anthologie, correspondant aux dates de publication des premier et dernier textes reproduits (dans l’ordre chronologique). Elle résulte de la sous représentation des premières années de JSP, puisque, sur 86 textes reproduits, 2 ont paru durant les années 1930-1935 (en 1932), 33 durant les années 1936-1939, 51 durant les années 1941-1944. L’accent a donc été mis sur la période d’engagement politique maximale du journal. Je ne puis à cet égard que répéter ce que j’ai écrit (et dit au micro du "Libre journal du cinéma") : « il fallait bien choisir ». L’expression de tout regret relatif aux lacunes d’une anthologie doit s’accompagner d’une lapalissade : si ces lacunes n’existaient pas, des choses y figurant n’auraient pu y trouver leur place, ce qui ferait donc regretter d’autres types de lacunes.

Apportons tout de même quelques petits compléments.

La consultation des premiers mois d’existence de JSP permet de comprendre le titre qu’a choisi de se donner ce journal. On pourrait s’imaginer, vu sa légende, que ce titre ferait allusion à la capacité de ses journalistes à dénicher les informations dans tous les recoins secrets, afin de débusquer tous ses adversaires et de dénoncer leurs malversations, selon une vision complotiste où rien des menées souterraines et anti-françaises des Francs-Maçons et des Juifs n’échapperait à la vigilance et à l’investigation d’une équipe vigilante, cette affirmation ayant en quelque sorte valeur d’avertissement. Or, à l’origine, « je suis partout » doit se comprendre tout autrement, comme la prétention du journal à couvrir aussi exhaustivement que possible l’actualité internationale, une page étant consacrée à chaque continent, car le reportage était alors le genre journalistique ayant le vent en poupe (C1). JSP ne l’a d’ailleurs jamais totalement abandonné, comme en témoigne le fameux texte de Brasillach sur les massacres Katyn, que Gillieth reproduit.

Revenir aux premières années de JSP permet aussi de constater la grande diversité des signatures, le journal n’ayant alors rien du monolithe fasciste qu’il est réputé avoir représenté par la suite. Ainsi, pour s’en tenir au cinéma, François Vinneuil, alias Lucien Rebatet, n’a tenu la chronique « Sur les écrans » qu’à partir du 18 mars 1933, Benjamin Crémieux, le critique littéraire, entre autres à la NRF (mort en 1944 à Buchenwald), l’ayant précédé (à partir du 6 décembre 1930, ce que sa fiche Wikipedia omet de préciser).

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(Annuaire gén. de la presse, éd. 1933-34, section « Presse littéraire », p.335)

 

Autre exemple de petites surprises que réserve un dépouillement minutieux de JSP : Rebatet ne se pousse pas du col en écrivant dans ses mémoires qu’il n’avait rien d’un pestiféré à la sortie de ses Décombres et qu’il fréquentait alors les milieux parisiens les plus respectables, vu les noms des gens de cinéma qui donnèrent un entretien à l’abominable torchon, aussi bien en 1943 que dix ans plus tôt :

- « Le cinéma vu par ceux qui le font », enquête de Lucien Rebatet,  réponses de Julien Duvivier, René Pujol, Marcel L’Herbier, Robert Siodmak, Marc Allégret, Jean Grémillon, Georges Lacombe, Henri Chomette, Jacques Feyder, René Clair, Erich Pommer, JSP, n°143 à 151, 19 août - 14 octobre 1933 ;

http://www.bifi.fr/upload/bibliotheque/Image/%C3%A9ditions/becker.jpg- « Enquête sur le Cinéma français » (par Gérald Devries ; réponses de André des Fontaines, Claude Autant-Lara, Jacques Becker, Robert Bresson, Jean Delannoy, Raymond Rouleau, Jean Aurenche, Pierre Véry) [réponses de Becker et Bresson reproduites dans l’anthologie, p.540-548 (C2)], JSP, n°630 à 633 (« Destins du cinéma nouveau »), 3 - 24 septembre 1943.


  Notes :

(1) Pas de panique pour ceux qui auraient raté l’émission aussi bien lors de sa diffusion, le 19 mai dernier, que de sa rediffusion, elle peut être réécoutée sur Internet, par exemple ici. D’autres émissions radio ont présenté l’ouvrage, par exemple « Le Libre journal d’Emmanuel Ratier » (enregistrement ou : première et deuxième partie).

(2) Un exemple récent, parmi tant d’autres, qui présente l’intérêt de provenir d’un magazine qui se prétend à la fois cultivé et anticonformiste (prière de ne pas rire en voyant le nom du sociologue de haute volée qu’il a choisi d’interroger sur l’école), extrait d’un entretien paru dans Causeur (n°44, février 2012, p.41) :

- François Dubet : les inégalités scolaires sont sociales et pas seulement ethniques ; les statistiques sont cruelles à ce propos. Choquant, quand on sait que le racisme et la discrimination sont le quotidien de millions de Français qui ne sont ni assez blancs, ni assez "enracinés", ni assez riches pour être traités comme des égaux face à l’emploi, le logement, la police…

- Daoud Boughezala : Tout de même, nous ne sommes pas dans les années 1930 ! Nous sommes passés de Je suis partout à la Halde ! Pour lutter contre l’absentéisme et l’échec scolaire, le gouvernement propose de sanctionner les familles démissionnaires. Cela peut semble très injuste, mais que faire ?

FD : D'abord, je préfère vivre sous la dictature de la Halde que sous celle de Je suis partout ! Par ailleurs, je refuse de participer à la vieille rhétorique qui consiste à blâmer les victimes en considérant que les plus pauvres, les moins qualifiés, les plus précaires et les plus stigmatisés sont coupables de ce qui leur arrive. Certes, le fait d’être victime ne justifie pas tout. Mais cette situation justifie encore moins la haine des dominants et des intégrés. Ceux que l’on appelait autrefois les "petit-bourgeois" ou les "vrais Français" enrobent la défense hargneuse de leur position sociale dans l’universalité supposée de leur culture et de leurs "mœurs". Quant aux années 1930, on sait comment elles ont fini. »

 

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(cliquer sur l'image pour l'agrandir)

 


Compléments :

C1) (9 octobre 2012) L'insistance sur cette dimension internationale de l'information délivrée par Je suis partout est soulignée dans la bonne présentation du journal qu'a donnée Guillaume Doizy à une riche publication peu suspecte de complaisance pour l'Infâme, un numéro sur les "revues satiriques françaises" publié par Ridiculosa (revue de l'Université de Brest). Doizy va jusqu'à comparer Je suis partout en ses débuts à Courrier international

(12 juin 2013) Pierre Assouline est pour sa part (étrangement ?) fort peu locace sur la question (« Robert Bresson, metteur en ordre », 30 mai 2013) :« Quand la palme d’or a été attribuée à La Vie d’Adèle, alors que l’élu se dirigeait vers la scène du Palais des festivals, j’ai pensé à Claude Berri, qui, le premier, crut en lui et le porta ; à Julie Maroh auteur de Le Bleu est une couleur chaude (Glénat), album sans lequel il n’y aurait pas eu de film ; à Maurice Pialat dont il a hérité d’une vision, d’une exigence et d’un caractère. Pourquoi alors me suis-je précipité vers Robert Bresson (1901-1999) qui venait de se poser sur ma table ? Allez savoir ! Peut-être parce que certains confèrent une sorte de noblesse à la variante journalistique de la conversation et qu’en fait partie Bresson par Bresson. Entretiens 1943-1983 (rassemblés par Mylène Bresson, et préfacés par Pascal Mérigeau, 337 pages, 23 euros, Flammarion) que le classement chronologique fait débuter par une interview sur Les Anges du pêché, dans le cadre d’une enquête sur le cinéma français, à Je suis partout du 10 septembre 1943…

Bresson tenait le festival de Cannes pour son ennemi. […] »

Que l’usage des « … » est pratique dans un cas de figure comme celui-ci !…

 

C2) (11 mai 2012) La réponse de Bresson est reproduite dans Bresson par Bresson. Entretiens 1943-1983 (réunis par Mylène Bresson et préfacés par Pascal Mérigeau, Éditions Flammarion, 2013, p.25-27), ce qui a inspiré ce commentaire à Serge Kaganski (Les Inrockuptibles, n°910, 8 mai 2013, « Bresson probablement », p.66) : « C'est le premier charme du livre : d'un côté, l'implacabilité de la parole de Bresson, et, de l'autre, l'histoire de la France sur quatre décennies, représentées par ses stars du journalisme et de la critique. L'histoire entre même immédiatement en force, puisque le premier de ses entretiens, accordé en 1943 à la sortie des Anges du péché, a été publié dans Je suis partout, le célèbre journal collaborationniste. C'est un geste assez fort de ne pas l'avoir dissimulé et une surprise de voir qu'en 1943, un cinéaste, pourtant pas du tout associé à l'imaginaire de la collaboration (Un condamné à mort s'est échappé, 1956, est même le plus beau film sur la Résistance), prenait néanmoins la parole dans un de ses plus célèbres organes. »

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