Mister Arkadin

DIVERSITÉ COURTOISE

31 Mars 2010, 23:22pm

Publié par Mister Arkadin

Quelques-uns de mes amis me reprochent parfois de trop faire de publicité sur ce blog à Radio Courtoisie, chaîne à leurs yeux suspecte. Je ne fais pas spécialement la promotion de cette station, mais, ceci n'étant pas un site de cinéma, plutôt une sorte de journal à ciel ouvert d'un cinéphile présentant ses activités dans ce domaine, je donne des informations sur l'émission à laquelle je participe, de la même manière que j'ai informé mes lecteurs d'un colloque à Lausanne auquel j'ai participé en décembre ou que j’ai publié un petit quelque chose sur celui auquel j’ai participé la semaine dernière ; de même, quand est reçue au "Libre journal du cinéma" de Philippe d’Hugues Anne-Marie Baron, je parle de RCJ (Radio Communauté Juive, dont j’étais un auditeur régulier du temps du "Qui vive" d’Alain Finkielkraut, et occasionnel depuis la disparition de cette émission), quand est reçu Michel Marmin c'est le tour d'Éléments (1) ; et il va de soi que s’il venait à Michel Ciment l’idée saugrenue de m’inviter pour parler de mes publications ou de quoi que ce soit d'autre à "Projection privée", je renverrais bien volontiers à France Culture à cette occasion. Pour autant, ne désirant pas entretenir l’esprit de meute, j’essaie de m’abstenir de hurler avec les loups et traite Radio Courtoisie comme n’importe quelle autre chaîne. Le jour où il ne sera plus dit systématiquement que du mal de Courtoisie dans tous les médias dominants, je me mettrai à en dire sur mon site, n'ayant pas moins de réserves à émettre sur cette chaîne que quiconque (mais peut-être pas les mêmes) (C4). En attendant, au risque de froisser encore un peu plus certains, rétablissons une nouvelle fois l'équilibre en faveur de RC suite aux propos que Marc de Biasi a tenus à son encontre voici quelques mois (« Façons de parler », entretien sur la voix à la radio, dossier spécial « La voix », Télérama, n°3128, 16 décembre 2009, p.40/42) :

« Il m’est arrivé de tomber sur Radio Courtoisie, sûrement la radio la plus à droite de la bande FM. Avec eux, on n’est pas dans ce que je décris plus haut, mais dans le suranné, le conservatisme, l’affichage du traditionnel. De temps en temps, le fond de leur pensée (xénophobie, racisme, antisémitisme) ressort. Je me demande parfois si pendant la Seconde Guerre mondiale, il n’y avait pas une voix de collaborateurs. »

Voici ce que Marc de Biasi décrit « plus haut » : « Plus on va vers les radios jeunes branchées, plus ces mélodies sont artificielles. Tout cela est porteur d’une sorte d’excitation rythmique, comme s’il fallait assurer une continuité avec le slam et le rap qu’elles programment. Pour ces stations, le consensus, c’est l’usage à jet continu de formules toutes faites, d’un peu de verlan et d’intonations "9-3", souvent utilisés par des personnes qui n’ont aucune origine maghrébine. On l’observe chez les lycéens des beaux quartiers et, même parfois, chez notre président de la République. Cette chose-là s’est généralisée sur toutes les stations, y compris France Culture. Amusant, si on se rapporte à ce qu’était l’élocution de cette chaîne culturelle il y a quinze ans. Aujourd’hui, la diversité des régions s’est effacée au profit de cet accent "9-3". Est-ce un usage insensé de l’idée de consensus ? Une sorte d’idée reçue du jeune ? Ce "transfert d’accent" pose-t-il des questions sur l’identité nationale ? Peut-être. »

On remarquera pour commencer la témérité de l’universitaire d’emblée soucieux de se dédouaner d’avoir pu « tomber sur Radio Courtoisie », comme tel ecclésiastique surpris à la sortie d’une salle porno dans les années 1970 ou tel ado matant quelque film sur Canal + un premier samedi du mois (2). Alors comme ça, Marco, tu écoutes Courtoisie ? Bou, le vilain : mais assume donc, mon garçon ! Et rassure-toi, tu n’es pas le seul. Imite Raphaël Sorin qui, lui, ne se cache pas de trouver sa pitance radiophonique en dehors des sentiers battus, sans se dissimuler derrière son petit doigt. Cela me rappelle que je n’écoutais pas RC avant qu’un ami, ayant l’habitude de passer de Culture à Courtoisie les jours de grève du service public (en vertu de la proximité sur la bande FM et de la dimension principalement culturelle de ces deux chaînes), m’ait signalé l’existence d’une émission de cinéma dirigée par Philippe d’Hugues, qui n’était pas encore un ami (3), mais seulement à mes yeux un bon historien du cinéma. Encore bien conditionné, à l’époque, par la chape de plomb intellectuelle qui règne en France, j’avais été surpris que cet ami, socialiste, m’apprenne ainsi, sans détour ni précaution oratoire, qu’il lui arrivait d’écouter une chaîne à la réputation si sulfureuse.

En second lieu, les œillères de Biasi sont telles, à moins que ce ne soit de la couardise, qu’il ne s’aperçoit pas du bel hommage qu’il rend à son corps défendant à Radio Courtoisie. Les propos que je reproduis ci-dessus montrent bien que, pour une partie des classes "cultivées", un transfert, sinon une substitution, s’est en partie effectué de France Culture à Radio Courtoisie, à mesure que la première perdait son identité, tendait à devenir « une radio comme les autres » (ainsi que le souhaitait la funeste Laure Adler), ce qu’elle n’est pas encore (loin de là, Dieu merci !), mais ce qui se décèle d’abord par le ton, l’accentuation, la voix (comme l’a bien noté Biasi), et à mesure qu’une partie des auditeurs de Radio France, ainsi qu’une partie des intellectuels qui y interviennent, trouvaient refuge sur Radio Courtoisie (pas seulement les jours de grève…), où ils sont heureux (et parfois surpris) de pouvoir s'exprimer aussi librement que longuement, rarement moins d'une demi-heure et jusqu'à une heure et demie d'affilée, sans être interrompus par de la musiquette ou de la réclame (C1). Le ton que Biasi reproche à Courtoisie, son caractère suranné, "vieillot", n’est-ce pas ce qui fut, et est encore dans une certaine mesure, si souvent reproché à Culture ? Dès lors, Biasi voit-il dans la France Culture d’avant sa normalisation adlerienne la récipiendaire de la « voix des collaborateurs » ? C’est bien évidemment absurde, ne serait-ce que parce que Biasi, s’il était un tant soit peu honnête, aurait remarqué que la voix des actualités épuratrices de 1945 ressemblait à s’y méprendre à la voix des actualités collaborationnistes de 1943 (C2) !

Retenons donc l’éloge de l’îlot courtois que Biasi a prononcé involontairement dans Télérama. Oui, Courtoisie est une chaîne où le ton de voix détone sur la bande fm - les tons de voix devrais-je écrire, tant il s’agit d’une chaîne diverse, à l’instar de Radio Libertaire (la chaîne qui, étrangement, lui ressemble peut-être le plus) -, où l’on peut entendre des jeunes et des vieux, des gens qui s’expriment lentement et d’autres à toute allure, certains d’une onctueuse amabilité et d’autres un peu plus brusque dans l’expression de leurs opinions, des personnes qui semblent parler comme elles écriraient et d’autres qui bafouillent, parsèment leurs propos de fautes de français et d’expressions peu soutenues (j’en suis !), d’animateurs ayant l’assurance de vieux professionnels et d’autres ayant la maladresse des amateurs qu’ils sont presque tous, etc.

Bref, merci Marc de Biasi pour ce vibrant hommage à la diversité courtoise  d'une des rares stations non formatées (4) ! 


Notes :

(1) Un tel éclectisme n’est guère du goût de tout le monde, de même que les passerelles entre courants d’opinion divergents, les dialogues entre personnalités de bords différents (souvenons-nous de la dénonciation des "rouges-bruns", encore très en vogue, Didier Daeninckx dénonçant par exemple toujours à qui mieux mieux). Pour ma part, j’apprécie toujours qu’un intellectuel ne s’intéresse pas exclusivement aux activités de "son camp". Pour ne prendre qu’un exemple, et mentionner de nouveau la revue Éléments, j’ai trouvé très savoureux que Jean-Pierre Bouyxou, dans sa chronique « Plein les mirettes » de Siné-Hebdo (n°68, 23 décembre 2009, p.12), encourage ses lecteurs à participer à « une enquête pas triste » sur l’érotisme au cinéma, organisée sur son blog "Cinematique" par Ludovic Maubreuil, par ailleurs critique cinématographique d’Éléments.

(2) À la page 13 du numéro de Siné-Hebdo cité en note 1, on trouve le même genre de précautions sous la plume d’André Langaney : « Dans un Figaro offert par une brasserie de la gare du Nord, je lis que le machin des patrons juifs de France – stupéfiant qu’un truc pareil existe ! – a décerné son prix de la lutte contre le racisme et l’antisémitisme à… Brice Hortefeux ! No comment… » J’avouerais être admiratif du soin pris par les intellectuels se prétendant de gauche, donc bien entendu tolérants et ouverts d’esprit, à bien souligner que ce n’est jamais que par hasard, fortuitement et presque accidentellement, qu’il leur arrive de lire des publications ou d’entendre des radios présentant des points de vue risquant d’être différents des leurs (C5).

(3) Je ne l’avais rencontré qu’une seule fois, pour la remise d’un Prix Simone-Genevois (qui a récompensé mon mémoire de maîtrise d’histoire en 1998).

(4) En ce qui concerne la diversité des contenus et des intervenants, voir « Censure et Courtoisie  ».


Compléments :

(C1) Radio Courtoisie paraît constituer une rivale dangereuse aux oreilles de certains producteurs de France Culture, Antoine Perraud notamment, sa nervosité à cet égard s'étant manifestée dans deux de ses émissions ("Tire ta langue"), à moins d'un mois d'intervalle, le 19 décembre 2010 dans un entretien sur les "injures littéraires" avec Pierre Chalmin (lequel semblait acquiescer, quoiqu'il se soit retrouvé sur Courtoisie le 25 janvier suivant), le 9 janvier 2011 avec Delfeil de Ton.

(C2) (17 octobre 2011) Richard Cannavo le note dans un éditorial de "Télé Obs" (supplément au Nouvel Observateur, 13-19 octobre 2011, p.3, « Homme de déshonneur »), à propos du film d'Yves Boisset 12 Balles dans la peau de Pierre Laval : « Il finira par rentrer en France où il est aussitôt conduit devant la Haute Cour de justice : "Et voici devant la même salle un autre gibier de choix", aboie la voix du speaker des actualités ciné, cette même voix qui, voici peu, le glorifiait encore... »

(C3) (18 janvier 2012) Surprise, Antoine Perraud (cf. C1) reçoit Alain Sanders, l'un des piliers de Radio Courtoisie (et du quotidien "intégriste" Présent), dans son émission du 22 janvier 2012, pour parler d'Albert Bonneau, auteur de romans d'aventures et, par ailleurs, collaborateur du Cinémagazine des années 1920. Amusant, au passage, ce commentaire d'une internaute sur le site de France Culture : « Excellente émission ! Quelle bonne idée d'avoir invité Alain Sanders qui nous change du ton parfois un peu "convenu" de France Culture... » Ou : quand un journaliste de Présent et animateur d'émission à Radio Courtoisie revivifie le ton de France Culture, chaîne où l'on entend en général plutôt des journalistes de Télérama ou des Inrockuptibles...

(C4) (8 mars 2013) Pourrait être appliqué le même principe à propos de Robert Faurisson : « J'en dirai du mal le jour où il sera permis d'en dire du bien. »

(C5) (5 avril 2015) Une "philosophie" inverse, exprimée par Michel Onfray lors d'un débat à Sciences-Po Paris en mars 2015 (entre les minutes 31 et 32) : « J'aime bien écouter Radio Courtoisie, justement pour me dire, tiens, comment pensent-ils ? »

(C5) (31 juillet 2015) Extrait du bulletin de réinformation de Radio Courtoisie du 10 avril 2015 : « Un patron d’émission de Radio Courtoisie, pas très loin de moi, cher Henri, a proposé hier par mèl à Michel Onfray de venir discuter sur les ondes de notre Radio. Si le philosophe a décliné l’invitation, il a néanmoins rendu hommage en ces termes au travail de notre Radio, je cite : "Je vous écoute toujours avec le plaisir qu'on a à entendre un adversaire qui pense et argumente, connaît l'histoire et la culture, et ne se refuse pas au réel… Cela suffit à mon bonheur." Fin de citation. »