Mister Arkadin

AUX ORIGINES D’UN "GENRE NOUVEAU" : "L’OR DU TEMPS"

4 Avril 2012, 23:02pm

Publié par Mister Arkadin

Deux des personnes que j’apprécie le plus parmi les chercheurs en histoire du cinéma, Paola Palma et Alain Virmaux, sont les meilleurs spécialistes des rapports entretenus par Colette avec le septième art. Aussi fouillées soient leurs publications sur le sujet (particulièrement le livre de PP édité chez Temi en 2010, Colette. Una scrittrice al cinema. Recensioni e riflessioni, et Colette et le cinéma, synthèse des travaux d’AV et de son épouse Odette, publiée avec Alain Brunet en 2004), il est un point de détail qu’ils ont tous deux, sinon ignoré, du moins laissé presque totalement dans l’ombre : la publication, dans une collection non seulement dirigée par Colette, mais qui portait son nom (cf. la coupure de presse ci-dessous, parue dans la Revue mondiale du 1er février 1925), de l’un des premiers romans situés dans les milieux du cinéma.

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Bien qu’ils le mentionnèrent dans leur livre Un genre nouveau : le ciné-roman (Paris, Edilig, collection « Médiathèque » [1], 1983, p.33 et « repères bibliographiques », p.122) et qu’ils en reproduisirent la couverture (p.110), les Virmaux ne firent en effet que très peu de cas de L’Or du Temps. Roman de l’âge du cinéma, publié par le journaliste et critique Pierre Scize aux Éditions Ferenczi en 1923 (collection « Colette », 238 p.). Il s’agissait de la reprise en volume d’un récit paru, en feuilleton de trente-huit épisodes du 2 août au 11 septembre 1921 (à partir du n°911), dans le quotidien de Gustave Téry Bonsoir, dont les pages culturelles étaient dirigées par Henri Béraud.  

Alors que, pendant longtemps, j’avais recherché en vain cette rareté, je suis récemment tombé deux fois dessus, la dernière par le plus grand des hasards, dans une belle et discrète librairie de Bruxelles, à la fin d’un séjour où je désespérais de ne rien trouver de bien intéressant en cette ville qui fut, jusqu’aux débuts des années 2000, la providence des chineurs dans mon genre. 

Belle pièce de collection, assurément, mais roman plutôt médiocre, bien moins bon que le Cinoche de Boudard dont j’ai parlé voici peu et avec lequel, en plus d’offrir une peinture sarcastique des milieux du cinéma (à cinquante ans d’intervalle), il présente l’intérêt pour moi de se moquer de la presse cinématographique – à laquelle Pierre Scize appartenait (contrairement à Boudard, plus rosse à son égard) – puisque, Georges Hovard, le metteur en scène de L’Or du Temps se trouve être « chroniqueur cinématographique au Grand Jour » (page 41). Voici le passage le plus croustillant à ce sujet (pages 119-121) :

- […] Vous êtes tous les mêmes. Vous prenez ce qui s’offre. Vous avez tous besoin de travailler. Avec de l’argent je ferais tourner des films obscènes au plus scrupuleux d’entre vous. Avec de l’argent, je ferais écrire ce que je voudrais sur n’importe quel navet. Vous n’avez pas le droit de crâner, tous, ici. Mérindol a tourné La Marquise de la Mort qui était une interminable cochonnerie. Portal et Bousquet ont accepté des besognes de garde-chiourme pour mener devant l’appareil les trois mille figurants de Messaline. Brown a arrosé tous les journaux corporatifs pour essayer de couler Arbell avec qui il est associé aujourd’hui… Dites donc que ça n’est pas vrai ? Est-ce qu’il faut en rougir ? Est-ce que je vous reproche quelque chose ? Vous êtes de f…tues bêtes !

« Moi, je touche de l’argent pour louanger vos films et quand je ne passe pas à la caisse, je les engueule… Est-ce que je suis une fripouille ? Je suis un homme d’affaires. »

Tous écoutaient, les uns en silence, les autres avec un sourire complice. Tous subissaient de la part de ce petit vieillard bilieux et sarcastique ce qu’ils n’auraient supporté de personne.

Seul, Georges s’écria :

- Ce que cet animal est saoul !

Dubert le regarda bien en face :

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- Le plus rigolo, mon petit, c’est encore toi. Tu batailles depuis deux ans. Tu écris des articles contre les mauvais films. Tu te crois indépendant parce que tu n’acceptes de publicité que pour les bonnes bandes. Tu as combattu tous ceux qui faisaient des navets. Tu n’as pas trouvé dans ton dictionnaire des synonymes assez de mots pour flétrir les faiseurs d’adaptations. Et, quand tu as un film à tourner, tu commences par adapter… comme les autres… Et tu oses t’en vanter…

Mérindol arrêta le butor par une esquisse qui rappela à tous la présence de Prosper Gérente :

- Mais aussi… N’avons-nous pas tous rêvé d’adapter L’Or du Temps pour l’écran. C’est une œuvre si…

- Si connue ! trancha avec un gros rire Dubert.


Note :

[1] Cette collection de la Ligue française de l’enseignement et de l’éducation permanente était dirigée par François Chevassu, l’un des piliers de la revue Image et Son et des Saisons cinématographiques, récemment disparu (cf. la nécrologie parue dans Positif, par Jean A. Gili, n°611, janvier 2012, p.65).